Chronique du point de vue

Les salles d’embarquement dans les aéroports sont des lieux d’observation des différences incomparables ! Lors d’un voyage en Asie, l’attente qui devait être longue a été égayée derrière moi, par la présence d’une femme blonde, énormes seins, lèvres et nez refaits, décolleté exagérément plongeant, jambes longues et robe courte. A ma droite, une jeune femme à la peau brulée par le soleil, son mari lui enlevant les peaux mortes. Des femmes en voile intégral regardaient l’italien couché à même le sol, look grunge, qui lui-même regardait l’espagnole en face de lui, mini short ras la fouf, et qui, puisqu’elle levait les jambes pour se mettre à l’aise, laissait apparaitre une lèvre. Je ne parle pas ici de sa bouche. Pendant ce temps, une japonaise aux faux yeux (lentilles de contact gros diamètre) se prenait en photo avec son smartphone en prenant des poses de Hantai qui fait coucou. Il serait tentant de se dire qu’ils étaient tous fous dans cette galerie de portraits incroyable, mais en réalité, si l’ensemble était assez improbable, il était encore plus surprenant de constater que chacun manifestait de la surprise, du dégoût ou du mépris parfois, pour des personnes différentes. Ce qui choquait l’un laissait l’autre indifférent et vice et versa.

Illustration de Rery

Illustration de Rery

Autant il est facile de constater la différence, autant je ne me serais pas attendue à ce que les femmes en voile intégral désignent avec plus d’insistance l’homme à terre que l’espagnole à moitié nue. Pourquoi cela semblait les choquer davantage ? C’est justement là qu’est la part d’inconnu, car en reconnaissant que chacun vit ses expériences à partir de lui-même (difficile de faire autrement), il faut reconnaitre qu’on ne peut pas savoir ce qu’il pense, ce qu’il vit, car nous ne connaissons pas ses filtres qui lui permettent de construire sa réalité. Les femmes trouvaient elles honteux qu’une personne qui avait les moyens se vautre comme un clochard ? Le regardaient-elles parce que regarder une femme indécente n’était pas envisageable ? Ou que regarder une barbie refaite ne les surprenait plus de certains excès occidentaux ? Toutes ces questions ne sont qu’interprétations. Tout ce que je sais ce sont des éléments factuels : un menton qui se lève et qui désigne l’homme, c’est un regard en coin et des échanges entre elles en même temps. J’en ai déduis « de la surprise, du dégoût ou du mépris ». Mais en vérité, je n’en sais rien.

Facile de se dire que nous sommes tous différents et que nous avons tous droit de cité. Plus difficile de s’en souvenir lorsque nous sommes confrontés à la différence, parce que nous la rejetons à chaque fois que nous interprétons, c’est-à-dire tout le temps. Le rejet serait alors ce moment où pour avoir l’impression de comprendre une différence, nous la ramenons vers notre terrain connu en interprétant ces signes qui nous échappent. Ce moment où quand un anglais vous fait un signe de victoire en formant un V avec ses doigts et que vous lui souriez, alors que dans son langage, il vous dit « fuck », ou quand vous dites à un brésilien que tout est OK, en faisant, à la manière des plongeurs, un cercle avec votre pouce et votre index, mais que pour lui, cela veut dire … fuck aussi. Dans ces deux exemples, si la communication se plante, c’est parce que nous avons ignoré le fait que chaque signe a un référent différent pour chacun, et qu’à ne s’être pas posé la question, nous avons comblé notre ignorance par de l’interprétation issue de nos propres référents.

Il ne suffit pas de venir de lointaines contrées pour être différents, juste d’être singuliers, comme chacun. Il est certainement vain de se promettre que nous n’interpréterons plus jamais. Je me demande si cela est possible. J’ai fait le test récemment en posant la même question à 20 personnes différentes : une « conversation interminable » au téléphone pour toi c’est combien de temps ? La réponse variait de 10 minutes à 1 heure. Pour moi, 15 minutes. Si je ne me suis pas promis de ne pas interpréter les mots de l’autre, comme ici « interminable », je me suis dit que j’essaierais désormais d’interroger davantage l’autre sur les références de chacun de ses mots. « Ah, interminable c’est combien de temps pour toi ?, et « interminable c’est agréable ou désagréable » ? Parfois c’est long de poser des questions et je ne le fais pas, en me basant sur mon intuition, qui n’est rien d’autre qu’une autorisation à interpréter sans complexes ce que me dit l’autre, ou ce qu’il ne me dit pas.  Tout ce que je sais à ce moment-là est que je gagne le temps de ces questions que je ne pose pas. C’est ce temps qui manque parfois mais qui nous permet, en le prenant, d’interroger cette étrangeté d’un point de vue qui ne nous appartient pas, celle de l’étranger, cet autre que moi.

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2 réflexions sur “Chronique du point de vue

  1. C’est justement ce qui me plaît dans les aéroports, rares sont les endroits où l’on croise autant de personnes différentes et de contrastes, invitant même à « changer de point de vue » ? 😉

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