Chronique de l’écoute

Quand j’étais enfant, j’ai fait du piano classique. Pendant 12 ans, je me suis arraché les cheveux sur le solfège, les dictées, et l’exécution d’une technique parfaite. Aujourd’hui, j’aimerais pouvoir m’amuser, improviser, composer, accompagner, mais je m’en sens incapable. Je n’ai pas encore trouvé comment passer de ce sentiment d’incompétence à la réalisation victorieuse d’une interprétation libre, mais j’ai trouvé un chemin, à force d’avoir vu des personnes qui savaient le faire, et que je compte poursuivre et développer aussi bien dans ces aspirations créatives, que dans mon quotidien.

Se dégager de ces partitions toutes faites est en effet loin de ne se rapporter qu’à la musique. Combien de fois ai-je entendu : « j’ai envie de dessiner, mais je ne sais pas dessiner », « moi je ne cours pas parce que je n’ai pas de souffle », « c’est facile pour toi de rencontrer des gens, moi je n’ai pas ton aise ». Le point commun de ces exemples décousus ? Ils correspondent tous à ces moments où l’on s’est persuadé qu’il n’y avait qu’une manière de faire les choses. Ce serait « comme ça qu’on fait » ou pire, « comme ça que l’on doit être ».

Pour aller découvrir notre propre compétence, là où nous pensons bien souvent « être mauvais pour ça quand d’autres savent le faire naturellement», appuyons nous sur ce que nous avons tous naturellement justement : notre capacité à écouter.

Sans l’apologie de deux amis musiciens sur l’écoute, je n’aurais certainement pas pensé à ce mot. Je leur confiais mon incapacité à improviser en musique, en défendant qu’il s’agissait d’une incompétence, d’une structure de pensée que je n’avais pas, voire à des règles d’improvisation que je ne connaissais pas. Ils m’ont tous deux regardée avec autant d’incrédulité que l’ami musicien de Gainsbourg dans le film biopic « la Vie héroïque ». Dans cette scène du film ils font ensemble de la guitare. Serge (encore Lucien à cette époque) fait la basse à la guitare, et accompagne les mélodies d’impro du mec, qui lui dit « vas-y, à toi d’improviser ». Serge lui dit « ah non, moi je ne sais pas improviser, dis moi si tu veux du majeur ou du mineur ». Là, le mec le regarde avec hauteur, lui dis « lâche toi », et se casse avec mépris. Dans le film, comme autour de moi, ces personnes qui savent « se lâcher » ne s’étonnent pas d’une incapacité à improviser qui viendrait d’une méconnaissance des règles, du solfège, etc. Ils s’étonnent surtout de la méconnaissance que nous avons de nos propres ressources : notre capacité physique et naturelle à écouter, qui nous suffirait à combler nos manques.

A force de vouloir rajouter de la technique qui rassure, des connaissances qui comblent, nous oublions le lien primordial à l’autre par lequel nous pouvons co-créer, improviser, et donc savoir faire : l’écoute. Le savoir-faire ne serait alors rien d’autre qu’un savoir s’adapter. Tu me dis une phrase, je t’ai écouté, je fais une phrase qui s’harmonise à la tienne. Tu joues, j’essaie mes notes qui s’accorderont. Je me plante ? Je m’adapte, je corrige. Même chose avec le dessin. Ce n’est plus la perfection d’une ligne qui prime, ou la perfection technique de l’exécution musicale, mais l’adéquation des traits sur des portées communes. Ce n’est certainement que ça que savent faire ces personnes douées pour savoir quoi dire, à qui, à quel moment, et qu’on regarde avec admiration parce qu’elles semblent connaitre depuis toujours quelqu’un qu’elles viennent de rencontrer. Elles savent écouter ce qui est en train de se passer, et elles répondent à un son, un regard, un geste, en adéquation.

l'écoute, un souffle d'air, illustration by Rery

l’écoute, un souffle d’art au quotidien, illustration by Rery

On peut toujours apprendre des techniques pour combler ses manques, ses méconnaissances, ses incapacités. Mais que faisons-nous d’autre dans ces moments de doutes que de placer nos « trucs », nos phrases toutes faites, musicales ou verbales. C’est bien la justesse de la réponse qui vaut, non plus la réplique, car elle fait exister le lien à l’autre, cet élément indissociable qui s’écoute, primordial à toute co-création, véritable souffle d’art au quotidien.   

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Chronique de l’Attention

Récemment, je travaillais devant mon ordinateur, chez moi, quand l’homme qui partage ma vie m’a annoncé qu’il sortait faire une course. Je lui ai certainement dit « OK, à tout à l’heure », mais tout ce dont je me souvienne est de ce sentiment d’inconfort que j’ai eu à le voir revenir, sans avoir eu le souvenir de son départ. La réponse que je lui avais donnée n’était que mécanique : il s’agissait d’un contact verbal, qui validait ma présence physique, mais qui n’avait, en rien, enrichi notre relation, comme le vulgaire « salut, ça va » qui établit un contact, sans se soucier d’une réponse. En oubliant que le lien ne repose pas que sur des mots, mais aussi sur une attitude, un langage non verbal, j’ai négligé la personne que j’aime.

AttentionPour faire de la communication non plus une mécanique qui remplit une fonction, mais un espace de création de lien, qui enrichisse la relation, rétablissons l’attention.

L’immédiateté de la communication induite par nos outils que sont les réseaux sociaux, les SMS, les MMS, les mails, les forfaits d’appel illimités tendent à intercepter en permanence les actions de notre vie courante : je fais la cuisine et vais voir cette alerte du mail arrivé sur mon ipad, je suis au bureau et réponds à mon SMS reçu sur mon téléphone personnel… Les mots sont courts, le « bonjour » se fait rare, l’interruption est rapide, comme l’est ma réponse. Seule l’information échangée compte. Multiplier tous ces temps d’interruptions nous fait il vraiment gagner en efficacité ? Pourquoi ne pas les transformer en temps de pause qui permettrait d’établir une réelle attention ?

L’échange deviendrait alors un lien à l’autre, autrement plus riche d’informations que ne l’est un message qui n’a besoin que d’un émetteur et d’un récepteur. Pour le créer, je dois prendre le temps de voir que l’autre existe devant moi. Il ne s’agit pas, toutes affaires cessantes, de mener une conversation profonde à chaque fois que je rencontre quelqu’un, ce qui serait bien souvent décalé, mais de lever la tête et de regarder ce lien qui se crée. Le «bonjour » peut alors reprendre sa place et établir le contact en signifiant que j’existe en face d’un interlocuteur que je considère aussi. En retrouvant l’attention aux êtres, je revois enfin toutes ces choses imperceptibles qui transparaissent dans leur message : le ton, le souffle, le sourire, la carnation, l’éclat de la pupille, le ton de la voix, le grain de la peau, autant de matières qui créent ce lien qui rend humain, nous touche et s’incarne.

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Chronique de l’Implication

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Illustration de Rery
http://rery.tumblr.com/

Vous voyez cette personne dans les dîners dont toute l’attitude trahit l’ennui ? Elle a beau répondre à vos questions, vous en poser même, vous sentez qu’elle aimerait être ailleurs. Physiquement, cette personne est là, mais elle est détachée. C’est une attitude dissonante, que nous vivons tous, selon les moments, à faire semblant d’être là.

Le corps et la tête semblent parfois se contredire, comme si le corps vivait sa propre autonomie, posé là, mécanique. Limiter ces moments de dissociation passe par l’implication.

Notre vie quotidienne nous fait prendre autant de mauvaises habitudes de dissociation, qu’elle nous donne de ressources. Lorsque je m’apprête tous les matins à aller travailler, j’utilise mon corps pour qu’il serve mon efficacité. Chaque geste est anticipé, chaque action n’a pour but que la fluidité du geste suivant. L’eau du thé bout pendant ma douche, mes cheveux sèchent pendant que j’avale une tartine, je me maquille, une main sur mes mails professionnels que je commence à trier, je vais prendre le métro de la musique sur les oreilles, après avoir attrapé le journal gratuit distribué sur ma ligne.

Ce que je fais dans cet exercice quotidien est un saut dans le temps et l’espace : chaque geste porte déjà l’embryon du geste suivant. Il ne se suffit pas à lui-même, mais organise mon maintenant et mon futur proche. C’est un geste rationalisé. C’est une force, mais, ainsi démultiplié, il porte aussi ma faiblesse car moins les gestes sont conscients, plus le temps semble passer vite. Etre dans chacun de ses gestes est alors salvateur pour que nos successions d’instants soient vécus un par un, comme des moments précieux, suffisants.

Il ne s’agit plus de gérer des suites d’événements, pour passer plus rapidement de l’un à l’autre, comme si la vie attendait de se révéler dans les instants de plaisirs qui succèdent aux contraintes : rentrer chez soi le soir après une journée de travail harassante, avoir pris le métro, avoir marché la distance qui sépare la bouche du métro de sa porte d’entrée, vider le lave-vaisselle avant d’envisager le moindre menu.

Au contraire, chaque instant, vécu avec implication donne de la valeur, pour soi, aux instants de notre quotidien. Il ne s’agit pas de tomber en extase quand je vide la poubelle, mais de mesurer ce que je fais au moment où je le fais, pour l’acte et le geste fini, en lui-même. Je cesse alors d’observer avec distance mon propre ennui car je me fais le cadeau d’être présente à moi-même, et aux autres, attentive. Comme un artiste, qui prend son crayon pour réaliser une esquisse et non pas un brouillon, je prends plaisir à être là pour vivre chaque instant, commencer et finir mon geste qui vaut par lui-même. Mes heures ne sont pas des brouillons, et même dans les dîners les plus interminables, je dessine une esquisse de ma vie.