Chronique de l’Erreur

Quand mon meilleur ami m’a raconté qu’il avait joué avec le feu de la séduction, au risque de son couple, et qu’il a, ce jour là, compris à quel point il tenait à sa femme alors qu’il a manqué de la perdre, je n’ai pu que lui dire « Tu as fait une connerie, mais au moins tu ne la feras plus ».

J’ai reconnu avec lui son erreur, ai loué cette étape, avec lui, puisqu’elle lui a finalement permis de confronter ses chimères à la réalité qu’il choisissait : sa femme envers et contre tout en l’occurrence. Pourtant, lorsque nous sommes nous-mêmes confrontés au doute, nous avons du mal à prendre ce recul que nous avons pour l’autre, et cherchons davantage à éviter l’erreur, signe de prise de risque inutile, alors que nous ne pouvons pas toujours contrôler ces mouvements propres à la vie. Accepter l’erreur, nous permettrait ainsi d’accueillir l’expérience de nos vies comme des étapes de confirmation de nos choix.

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Accepter l’erreur ne suppose pas qu’il faille la rechercher ou s’en satisfaire, ce ne serait que laxisme. Au contraire, pouvoir la voir et l’accepter demande un niveau d’exigence personnelle qui dépasse souvent celle d’une volonté de maîtrise. Par exemple, lorsqu’il m’arrive d’être jalouse (très rarement bien sûr), je dois me battre contre ma propre peur de l’erreur.  0_dentsJ’aimerais maîtriser les rencontres de ma moitié, ses faits et gestes. Je serais en réalité plus forte d’accepter sa liberté, la possibilité des errements de son libre arbitre, et ma capacité à les prendre en compte. Je reprendrais alors confiance en ma propre ressource d’adaptation, en reconnaissant que mon anticipation de l’erreur de l’autre n’est que le signe de ma peur de ces choses qui m’échappent. Rien ne dit d’ailleurs que ce qui m’échappe ne soit réellement une erreur. Au final, n’est une erreur que ce que je n’ai pas prédéfini comme acceptable dans mon univers. C’est ce que devrait aussi comprendre mon boss lorsqu’il me demande de lui présenter un projet parfait, comme si le moindre impondérable ne pouvait être dépassé, transformé. Il me met alors dans une situation d’exécutante qui devrait le rassurer sur son besoin de maîtrise, qui n’est pas le mien. Il m’enlève à ce moment là, la possibilité de mon propre investissement, qui apprendrait de l’imperfection, de l’erreur, pour sa propre autocorrection et sa créativité. Il ne s’agit pas, comme dans ces exemples, de vouloir sécuriser un périmètre pour éviter à la vie d’être en mouvement, et limiter le libre-arbitre de ceux qui nous entourent, que ce soit dans nos vies affectives ou professionnelles, mais de se préparer à accepter ce que l’on ne maîtrise pas, le reconnaître  et s’y adapter.

Malheureusement ou heureusement, l’erreur ne peut être vécue que dans la vie : il faut avoir mangé un pot de nutella pour en voir les effets sur notre corps. Envisager les effets du nutella ne nous aura pas fait vivre l’expérience du regret de son excès. Il en va de même dans la vie. Appréhender tous les possibles à éviter ne nous permet pas de comprendre par le corps, par la tête, par nos émotions, ces mauvais choix que nous faisons parfois et que nous ne voulons plus expérimenter pour en avoir déjà éprouvé les effets. Dans la perfection, pas d’évolutions ou de promesses possibles car il n’y a pas eu d’étape de reconnaissance d’un état de départ et d’une volonté d’un point d’arrivée. L’erreur nous permet alors, non pas de réagir en fonction d’un impératif moral froid et anticipé, mais de faire de véritable choix, faits de cœur, de corps et d’esprit.

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Chronique de l’Intention

A plus de 30 ans, j’ai décidé de passer ma ceinture noire de Taekwondo. Pendant les examens, à l’appel de mon nom, mon premier reflexe a été de soupirer. Ma démarche, pour me présenter devant le jury était plus nonchalante que martiale. J’ai eu le sentiment de devoir m’exécuter jambes tremblantes et cœur battant. J’ai râlé contre la contrainte, oubliant que j’avais choisi d’être là pour montrer ce que je savais faire.

Pour recouvrer le plaisir et la simplicité de l’implication, un mot à retrouver : l’intention, ou comment retrouver le sens de son action.

La vie est trop courte...En devenant adulte, nous avons appris à faire des distinctions entre nos propres nécessités et les contraintes qui nous sont imposées. Un concours, une présentation en réunion, un examen, aller faire des courses, aller travailler, sont autant d’actes de notre vie courante qui peuvent être vécus comme des impératifs externes : « il faut » le faire. Or, devenus adultes, nous ne sommes plus soumis aux contraintes externes d’une éducation en cours. Nous avons des responsabilités riches de notre libre arbitre, là où nous imaginons encore être soumis à des obligations. Personne ne m’a imposée de m’inscrire au taekwondo et de passer la ceinture noire. A moi de prendre la responsabilité de mon choix : je m’impose des entrainements intensifs, et finit par aimer mes courbatures qui sont le signe de mon intention de réussite !

Pour retrouver le plaisir de ma liberté d’agir, je prône de porter une intention en chacune de nos actions. Qu’elles soient ou non contraintes, il y a une finalité personnelle cachée en chacune d’elles. La retrouver garantit ma liberté et mon plaisir. Mon chef me demande de présenter mes résultats en réunion ? Il faudra donc que je travaille pour cette réunion, que je formalise mes résultats, que je prépare mon discours. La touche supplémentaire est cette nouvelle question que je me pose : quelle est mon intention personnelle, l’objectif que je veux atteindre et qui m’est propre? Ce changement de point de vue me permet de me réapproprier l’acte imposé, de le vivre comme un moment qui m’appartienne. En me correspondant, ce que j’ai à faire pourra alors m’apporter du sens. Chaque acte, porte son intention : je sais pourquoi je veux le faire et projette déjà un plaisir à venir, que je vais découvrir.

Chronique du souvenir

Focus

« Si l’instant est douloureux, convoque tes souvenirs heureux ». Cette phrase de Camus ne nous engage pas seulement à équilibrer le négatif par du positif, comme s’il suffisait d’ajouter du sucre pour annuler une amertume. Il met en parallèle le présent avec un passé qui nous permet de vivre une expérience. L’invocation du passé, loin d’être nostalgique, devient alors une véritable ressource, par le souvenir, de notre bien-être au présent.

Lorsque vous partez en vacances dans un lieu que des amis connaissent déjà, vous trouverez difficilement celui qui taira le fait d’avoir déjà des premiers repères dans ce lieu que vous découvrez. Au-delà de la seule envie de montrer aux autres « qu’ils savent », ce qu’ils ont effectivement en plus, c’est un premier souvenir qu’ils vont pouvoir confronter au présent. Vous n’en êtes qu’à établir une topographie du lieu, eux l’enrichissent. Vous vous faites un souvenir ; eux, grâce à leurs premières références, vivent l’expérience autrement, en un véritable dialogue intérieur qui mêle le passé au présent. Tout se passe comme si on ne pouvait être dans « l’être » plutôt que dans « le faire » qu’une fois son socle de référence établi, par le souvenir (d’une expérience, de sentiments, de lectures, d’images…). Vous prêterez attention la prochaine fois que vous entendrez le récit de voyage de votre collègue qui vous dira « avoir fait le Brésil ». Peut-être veut-il dire qu’il s’est fait des souvenirs à défaut d’avoir pu voir et comprendre intégralement le pays en 2 semaines. S’il y retourne, peut-être aura-t-il l’occasion de vivre le Brésil !

C’est pour cette raison que la madeleine de Proust est un plaisir si vif. Le narrateur ne découvre pas l’expérience. Elle enrichit un souvenir, faisant vivre conjointement le passé dans le présent. La nostalgie n’est plus possible, le passé existe au milieu de l’instant, se ressent, et se déguste. Ce n’est plus seulement alors un état du passé que vous invoquez dans le souvenir, mais une ressource qui vous permettra d’aller plus loin dans votre ressenti du présent, un état d’être dans votre monde d’expériences.

Chronique de la Patience

Vous êtes vous déjà surpris à couper la parole à votre interlocuteur qui cherchait ses mots ? Non pas pour vous désintéresser de sa conversation, au contraire, pour l’aider à finir sa phrase, voire pour lui répondre sur la base de votre intuition alors qu’il n’a pas fini sa formulation. La plupart du temps, vous avez visé juste dans votre anticipation, vous avez aidé votre interlocuteur à être plus efficace, mais a-t-il eu le temps d’être plus impliqué dans sa réflexion en cours? Pour considérer les moments qui ralentissent un aboutissement comme un chemin et non une fin, réapprenons l’usage de la patience.

Illustration Rery http://rery.free.fr/

Illustration Rery http://rery.free.fr/

Il en va de notre patience par rapport aux autres, comme de notre patience par rapport à notre propre vie, pour supporter des conversations longuettes ou le délai de nos propres  projets. En visant le seul résultat (l’accès à l’information dans le dialogue), nous oublions l’importance du cheminement, que ce soit le notre ou celui des autres. Faire preuve de patience, c’est pouvoir viser une réalisation tout en ayant confiance dans ces moments laborieux et lents, qui deviennent des étapes, et non plus des blocages d’une finalité à atteindre.  Ainsi quand vous pensez par exemple que le temps passe si lentement, alors que vous avez projeté de partir de votre boite, mais pas avant 3 ans, c’est bien vous qui avez choisi de faire de cette contrainte votre limite. Avec patience, en reconnaissant l’enrichissement que promet le délai d’un mûrissement, vous apprendrez à aimer ce temps, non plus inefficace, mais utile.

Nous pouvons être plus rapides que nos interlocuteurs, plus rapides à déterminer un projet plutôt qu’à nous y préparer, mais en nous laissant le temps d’avancer à notre rythme, avec patience et acceptation, nous donnons une chance à la vie de transformer les personnes ou les situations, de créer leurs propres liens. En prenant le temps d’attendre de manière active, au milieu du gué, lors de discours ou de situations qui nous semblent interminables, nous n’attendons plus seulement une efficacité, mais une humanité qui dialogue avec les impondérables de la vie. 

Chronique de l’Attention

Récemment, je travaillais devant mon ordinateur, chez moi, quand l’homme qui partage ma vie m’a annoncé qu’il sortait faire une course. Je lui ai certainement dit « OK, à tout à l’heure », mais tout ce dont je me souvienne est de ce sentiment d’inconfort que j’ai eu à le voir revenir, sans avoir eu le souvenir de son départ. La réponse que je lui avais donnée n’était que mécanique : il s’agissait d’un contact verbal, qui validait ma présence physique, mais qui n’avait, en rien, enrichi notre relation, comme le vulgaire « salut, ça va » qui établit un contact, sans se soucier d’une réponse. En oubliant que le lien ne repose pas que sur des mots, mais aussi sur une attitude, un langage non verbal, j’ai négligé la personne que j’aime.

AttentionPour faire de la communication non plus une mécanique qui remplit une fonction, mais un espace de création de lien, qui enrichisse la relation, rétablissons l’attention.

L’immédiateté de la communication induite par nos outils que sont les réseaux sociaux, les SMS, les MMS, les mails, les forfaits d’appel illimités tendent à intercepter en permanence les actions de notre vie courante : je fais la cuisine et vais voir cette alerte du mail arrivé sur mon ipad, je suis au bureau et réponds à mon SMS reçu sur mon téléphone personnel… Les mots sont courts, le « bonjour » se fait rare, l’interruption est rapide, comme l’est ma réponse. Seule l’information échangée compte. Multiplier tous ces temps d’interruptions nous fait il vraiment gagner en efficacité ? Pourquoi ne pas les transformer en temps de pause qui permettrait d’établir une réelle attention ?

L’échange deviendrait alors un lien à l’autre, autrement plus riche d’informations que ne l’est un message qui n’a besoin que d’un émetteur et d’un récepteur. Pour le créer, je dois prendre le temps de voir que l’autre existe devant moi. Il ne s’agit pas, toutes affaires cessantes, de mener une conversation profonde à chaque fois que je rencontre quelqu’un, ce qui serait bien souvent décalé, mais de lever la tête et de regarder ce lien qui se crée. Le «bonjour » peut alors reprendre sa place et établir le contact en signifiant que j’existe en face d’un interlocuteur que je considère aussi. En retrouvant l’attention aux êtres, je revois enfin toutes ces choses imperceptibles qui transparaissent dans leur message : le ton, le souffle, le sourire, la carnation, l’éclat de la pupille, le ton de la voix, le grain de la peau, autant de matières qui créent ce lien qui rend humain, nous touche et s’incarne.

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Chronique de l’Implication

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Illustration de Rery
http://rery.tumblr.com/

Vous voyez cette personne dans les dîners dont toute l’attitude trahit l’ennui ? Elle a beau répondre à vos questions, vous en poser même, vous sentez qu’elle aimerait être ailleurs. Physiquement, cette personne est là, mais elle est détachée. C’est une attitude dissonante, que nous vivons tous, selon les moments, à faire semblant d’être là.

Le corps et la tête semblent parfois se contredire, comme si le corps vivait sa propre autonomie, posé là, mécanique. Limiter ces moments de dissociation passe par l’implication.

Notre vie quotidienne nous fait prendre autant de mauvaises habitudes de dissociation, qu’elle nous donne de ressources. Lorsque je m’apprête tous les matins à aller travailler, j’utilise mon corps pour qu’il serve mon efficacité. Chaque geste est anticipé, chaque action n’a pour but que la fluidité du geste suivant. L’eau du thé bout pendant ma douche, mes cheveux sèchent pendant que j’avale une tartine, je me maquille, une main sur mes mails professionnels que je commence à trier, je vais prendre le métro de la musique sur les oreilles, après avoir attrapé le journal gratuit distribué sur ma ligne.

Ce que je fais dans cet exercice quotidien est un saut dans le temps et l’espace : chaque geste porte déjà l’embryon du geste suivant. Il ne se suffit pas à lui-même, mais organise mon maintenant et mon futur proche. C’est un geste rationalisé. C’est une force, mais, ainsi démultiplié, il porte aussi ma faiblesse car moins les gestes sont conscients, plus le temps semble passer vite. Etre dans chacun de ses gestes est alors salvateur pour que nos successions d’instants soient vécus un par un, comme des moments précieux, suffisants.

Il ne s’agit plus de gérer des suites d’événements, pour passer plus rapidement de l’un à l’autre, comme si la vie attendait de se révéler dans les instants de plaisirs qui succèdent aux contraintes : rentrer chez soi le soir après une journée de travail harassante, avoir pris le métro, avoir marché la distance qui sépare la bouche du métro de sa porte d’entrée, vider le lave-vaisselle avant d’envisager le moindre menu.

Au contraire, chaque instant, vécu avec implication donne de la valeur, pour soi, aux instants de notre quotidien. Il ne s’agit pas de tomber en extase quand je vide la poubelle, mais de mesurer ce que je fais au moment où je le fais, pour l’acte et le geste fini, en lui-même. Je cesse alors d’observer avec distance mon propre ennui car je me fais le cadeau d’être présente à moi-même, et aux autres, attentive. Comme un artiste, qui prend son crayon pour réaliser une esquisse et non pas un brouillon, je prends plaisir à être là pour vivre chaque instant, commencer et finir mon geste qui vaut par lui-même. Mes heures ne sont pas des brouillons, et même dans les dîners les plus interminables, je dessine une esquisse de ma vie.