Le livre des Chroniques du sens est disponible

Les Chroniques du sens vous invitent à découvrir, au travers de 32 espaces sémantiques, et autant d’illustrations, de véritables odes à la vie. L’écriture de ces instants de réflexion, qui prennent leur source au coeur d’une vie contemporaine effrénée, remet au goût du jour une sagesse presque antique, avec la subtilité d’une écriture musicale, délicate et d’une incroyable modernité.
Par ce recueil, faites des sens et du sens votre objectif quotidien.

Pour se le procurer c’est ici

Chroniques du sens aux éd. Kawa

Née en 1980, d’un père bouddhiste thaïlandais et d’une mère provençale, Nathie Nakarat est une touche à tout. Directrice des activités digitales dans un grand groupe, elle ne cesse de rechercher un sens au quotidien qu’elle aime enrichir d’art et de musique. Les mots sont certainement sa meilleure arme.
Les illustrations de Rery, artiste franco-canadienne d’origine taïwanaise, complice de toujours, renforcent encore les chroniques de traits d’une sensibilité multiculturelle.

Chroniques du sens aux éd. Kawa

 

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Chronique du Moment présent

Les impératifs de réussite de notre vie professionnelle et de notre vie privée semblent être parfois opposés. Il faudrait être actif, voire proactif dans l’un, et sans activité dans l’autre, avec ce plaisir de dire « j’ai rien fait, je me suis reposé ».Au travail, l’image d’une suractivité est encore souvent valorisée, bien que nous nous en cachions. Pour ma part, les rares fois où je pars du bureau avant 19h, j’avoue espérer ne croiser personne dans les couloirs, de peur de passer pour une personne désoeuvrée et donc, dont la tâche n’aurait que peu d’importance. Je clame pourtant faire la distinction entre la tâche à réaliser et l’image que je renvoie, mais cela s’est ancré, un peu malgré moi. Le moment où je pars tôt, alors qu’il devrait me soulager, m’empèse ainsi plutôt de culpabilité. Je me projette alors dans ce que j’aurai à faire demain pour « rattraper » ce temps que je m’octroie, au lieu de profiter de ma relâche. Il en va de même dans le quotidien. Lorsque je suis en vacances à deux jours de leur fin, j’ai le besoin irrépressible de dire « oh non, plus que deux jours ». Même syndrome le dimanche soir : la plupart d’entre nous se prépare déjà à supporter le lundi, au lieu de vivre pleinement, neutralement, ces heures qui séparent d’une prochaine nuit.

Illustration Rery

Avoir la tête dans l’ici-et-maintenant

A force de faire le grand écart entre une vie hyperactive et une vie indolente, pourquoi ne pas les réconcilier dans une même temporalité apaisante qui leur manque parfois : celle du moment présent ?

Lorsque nous espérons amoindrir l’inconfort d’un lendemain redouté en l’anticipant, notamment le dimanche soir, ce que nous faisons à ce moment-là, est de nous préparer à vivre ce qui peut être vécu comme une épreuve pour nous. Peut-être nous trompons nous d’objectif à ce moment-là, car nous préparer au lendemain par exemple, n’empêchera pas demain d’arriver. En nous préparant au moment désagréable seul, à l’inverse du sportif qui prépare son corps dans un but bien défini, nous brassons juste ce point qui nous dérange et que nous ne pouvons changer : demain, ce sera lundi. Ressasser sa peur ou son regret nous enferme alors dans notre insatisfaction, qui nous écarte d’autant plus de notre capacité à vivre l’instant, ce seul moment où notre plaisir peut-être non pas imaginé, mais ressenti en émotions.

L’hyperactivité de nos vies professionnelles a des biais bien similaires au regard de ce contrôle que nous voulons avoir du lendemain, plutôt qu’à nous concentrer sur l’ici et maintenant. Je ne cesse de mettre en avant ma réactivité (je réagis très vite, réponds très vite à une sollicitation), ou ma proactivité (j’anticipe ce que nous pourrions pour avancer plus vite). Ce que j’oublie dans ces moments de « réaction-action », sont le temps de la prise de recul, de la réflexion, de ce temps qui va me permettre de me forger un avis, une idée, en omettant complètement de ressentir quoi que ce soit. La sollicitation à laquelle je réagis m’a-t-elle généré un stress, une excitation, un plaisir, une stimulation ? C’est allé trop vite, aussi vite qu’un « like » cliqué sur une photo facebook : c’est une réaction vide de sens, vide d’émotions et donc d’implication personnelle. Et c’est le quotidien que j’auto-entretiens !

En prenant une minute de recul sur ce sur quoi nous voulons réagir, aussi sûrement que de tourner sa langue 7 fois dans sa bouche pour ne pas risquer de dire des bêtises, nous nous reconnectons en réalité à nos émotions, à l’instant de la concordance entre le moment présent et notre réalité intime, non plus au titre d’une réaction contrôlante, mais de l’action et de la pensée juste de nos émotions apaisées car reconnues et incarnées.

Chronique du Déracinement

Un jour, en voyage en Thaïlande, je demandais : « vous avez du poulet aux noix de cajou ? », le serveur me répondait « oui oui, nous avons du poulet à la citronnelle ». Si je n’avais pas été à moitié thaïe, je me demande si j’aurais à ce point accepté ces réponses détournées. Ce qui semblait être une réponse à côté de la plaque à mon ami qui s’en agaçait, m’amusait plutôt. J’en étais fière même. Quelle ressource il avait cet homme qui n’avait pas ce que je lui demandais ! J’ai été élevée comme ça, je ne me rendais pas compte qu’on ne répondait pas à la question sous cette forme, ce que j’ai compris ce jour là. J’avoue que cette manière de contourner le sujet m’a posé de nombreux problèmes, notamment au boulot, jusqu’à ce que je comprenne que mes boss ne cherchaient pas forcément une solution ou une alternative lorsqu’ils me posaient une question, mais simplement une réponse, fut-elle « non ». Cela donnait des conversations de type :

– « tu as appelé l’agence ? »,
– « oui oui, j’ai trouvé une solution pour réparer le bug ».

Je faisais parfaitement le lien entre la question et la réponse, et en plus je les devançais. Eux… ne voyaient pas. Evidemment, selon les contextes, j’ai appris à m’efforcer à répondre à la question. Cela ne m’est pas naturel, mais j’essaie de tourner sept fois la langue dans ma bouche pour faire les réponses les plus courtes que je n’avais jamais faites jusque là, de type « non », « je ne sais pas », « je dois le vérifier ». Cela m’a été fort utile, notamment dans le gain de ma crédibilité, puisque je devais passer pour une affabulatrice là où je croyais culturellement être… polie et efficace ! Je n’avais pas ce qu’ils voulaient ? Qu’à cela ne tienne, j’avais une alternative avant même qu’ils aient vu un problème ! Dans ce décalage, j’ai pourtant développé la ressource de n’être que très rarement déçue ou prise de court.
Je crois que nous avons tous une manière d’être parfois des étrangers contextuels. Oui cela apporte parfois des décalages inconfortables, mais ils permettent aussi, en voyant les choses différemment, de voir des opportunités dans des incongruités. Non seulement cela réduit les occasions d’énervements intempestifs puisque les choses n’ont plus une seule manière d’advenir. En effet, en devenant touriste de son propre environnement (un déraciné, un étranger), au lieu de s’agacer de la manière de faire des autres, nous pouvons nous donner le loisir d’observer cette étrangeté du comportement de l’autre. Ah, on peut faire comme ça aussi ? Oh quelle idée ! Quel bonheur que ce constat « et après tout pourquoi pas ».

Deracinement
Pour retrouver cet état de disponibilité à la nouveauté, au différent, au « autrement », je préconise le déracinement. Qu’est-ce, si ce n’est une manière de prendre conscience de sa propre culture, pour en mesurer l’écart, en toutes circonstances, avec chaque personne ?

Il y a une part de risque à se déraciner : celui que ne prennent pas les arbres qui n’ont pas le choix de la terre qui le fera grandir. Nous autres bipèdes sommes libres de bouger, d’aller voir ailleurs, et de nous confronter à notre propre anormalité confrontée à celle des autres ! A Paris, cela commence par aller voir le 14me arrondissement quand je vis dans le 15ème, ou les financiers quand je suis une marketeuse. Nous serons bien aventuriers lorsque nous nous confronterons aux différences de langues, de pays, de frontières, de civilisations, mais chaque chose en son temps. Le déracinement existe à portée : à la moindre de nos différences et de nos anormalités.
Je ne suis pas en train de dire que chercher la nouveauté créative serait une fin en soi. Le hors norme, l’ailleurs ne sont pas des valeurs qu’il faudrait chercher à tout prix. Je constate simplement que dans nos anormalités, résident parfois nos plus grandes ressources, dont celle d’accueillir le nouveau, la vie, le mouvant, dans ce qu’elle a de fondamentalement, toujours différent. On voudrait souvent être normaux et originaux à la fois, ne pas se faire repérer, et être pourtant distinct. Peut-être parce que nous savons que nous sommes tous l’étranger d’un autre, celui qui voit les choses un peu différemment. Nous sommes en réalité tous issus d’immigration dans les repères contextuels et culturels les uns des autres, c’est peut-être là notre plus grand point commun.

Chronique de l’Acceptation

Prendre le métro bondé tous les matins est un sacerdoce. Si je fais le compte, le nombre de mes obligations quotidiennes est conséquent. Il correspond à toutes ces choses que je ne ferais pas de cette manière si je pouvais choisir (prendre rendez-vous deux semaines à l’avance avec mon boss pour pouvoir échanger avec lui par exemple), à toutes ces choses dont je me passerais (devoir être au bureau avant 9h30)… Le temps que je passe à râler contre ces états de fait, ne me fait en rien gagner du temps, ni de l’énergie et ne change en rien la situation. Je déverse mon mécontentement sans qu’il ne puisse rien y changer.

metro

Pour éviter la frustration, la colère, la perte de temps et d’énergie, je préconise l’acceptation.

J’entends déjà les alertes au laxisme : « se contenter d’accepter, c’est être permissif, passif, c’est être lâche et laisser croire que la fatalité l’emporte sur notre libre-arbitre ». Je conseillerais alors d’essayer d’accepter quelque chose qui ne vous convient guère, et de constater à quel point accepter sera plus difficile que de gesticuler, râler, chercher à trouver le coupable. La plupart du temps, il n’y a d’ailleurs pas de coupable, mais plutôt des lois en face de nous. Des lois telles que le froid en hiver, le chaud en été, et toutes ces lois des systèmes que nous avons acceptées : vivre à Paris et se déplacer en métro, travailler en entreprise et avoir des contraintes horaires et une hiérarchie, vouloir faire 10 activités et avoir la sensation de manquer de temps ! Si je ne peux changer mon environnement, je peux en revanche, choisir de l’accepter ou de me souvenir que je l’ai accepté puisque depuis, j’ai maintenu les circonstances de la vie que je mène.

Acceptation   Quand la pluie va tomber et qu’elle sera neutre pour vous, ou quand vos collègues se plaindront de la pression qu’il y a dans votre boite, en acceptant la situation, parce qu’après tout, c’est comme ça, ou que vous l’avez choisie, il est possible que l’on vous reproche votre manque d’implication. Comment ça, vous ne brassez ni les mots ni les gestes pour manifester que vous n’êtes pas d’accord ? C’est donc que vous acceptez ? Vous pourrez répondre que oui, en gardant votre souffle pour vous battre sur tous ces sujets sur lesquels votre action pourra apporter un changement. Il y a « ce qui est comme ça », le cadre le plus contraignant qui soit, et dans lequel, avec acceptation et un peu d’imagination, les bords de la contrainte pourront se colorer de vos énergies préservées.

Chronique de l’Intention

A plus de 30 ans, j’ai décidé de passer ma ceinture noire de Taekwondo. Pendant les examens, à l’appel de mon nom, mon premier reflexe a été de soupirer. Ma démarche, pour me présenter devant le jury était plus nonchalante que martiale. J’ai eu le sentiment de devoir m’exécuter jambes tremblantes et cœur battant. J’ai râlé contre la contrainte, oubliant que j’avais choisi d’être là pour montrer ce que je savais faire.

Pour recouvrer le plaisir et la simplicité de l’implication, un mot à retrouver : l’intention, ou comment retrouver le sens de son action.

La vie est trop courte...En devenant adulte, nous avons appris à faire des distinctions entre nos propres nécessités et les contraintes qui nous sont imposées. Un concours, une présentation en réunion, un examen, aller faire des courses, aller travailler, sont autant d’actes de notre vie courante qui peuvent être vécus comme des impératifs externes : « il faut » le faire. Or, devenus adultes, nous ne sommes plus soumis aux contraintes externes d’une éducation en cours. Nous avons des responsabilités riches de notre libre arbitre, là où nous imaginons encore être soumis à des obligations. Personne ne m’a imposée de m’inscrire au taekwondo et de passer la ceinture noire. A moi de prendre la responsabilité de mon choix : je m’impose des entrainements intensifs, et finit par aimer mes courbatures qui sont le signe de mon intention de réussite !

Pour retrouver le plaisir de ma liberté d’agir, je prône de porter une intention en chacune de nos actions. Qu’elles soient ou non contraintes, il y a une finalité personnelle cachée en chacune d’elles. La retrouver garantit ma liberté et mon plaisir. Mon chef me demande de présenter mes résultats en réunion ? Il faudra donc que je travaille pour cette réunion, que je formalise mes résultats, que je prépare mon discours. La touche supplémentaire est cette nouvelle question que je me pose : quelle est mon intention personnelle, l’objectif que je veux atteindre et qui m’est propre? Ce changement de point de vue me permet de me réapproprier l’acte imposé, de le vivre comme un moment qui m’appartienne. En me correspondant, ce que j’ai à faire pourra alors m’apporter du sens. Chaque acte, porte son intention : je sais pourquoi je veux le faire et projette déjà un plaisir à venir, que je vais découvrir.

Chronique du souvenir

Focus

« Si l’instant est douloureux, convoque tes souvenirs heureux ». Cette phrase de Camus ne nous engage pas seulement à équilibrer le négatif par du positif, comme s’il suffisait d’ajouter du sucre pour annuler une amertume. Il met en parallèle le présent avec un passé qui nous permet de vivre une expérience. L’invocation du passé, loin d’être nostalgique, devient alors une véritable ressource, par le souvenir, de notre bien-être au présent.

Lorsque vous partez en vacances dans un lieu que des amis connaissent déjà, vous trouverez difficilement celui qui taira le fait d’avoir déjà des premiers repères dans ce lieu que vous découvrez. Au-delà de la seule envie de montrer aux autres « qu’ils savent », ce qu’ils ont effectivement en plus, c’est un premier souvenir qu’ils vont pouvoir confronter au présent. Vous n’en êtes qu’à établir une topographie du lieu, eux l’enrichissent. Vous vous faites un souvenir ; eux, grâce à leurs premières références, vivent l’expérience autrement, en un véritable dialogue intérieur qui mêle le passé au présent. Tout se passe comme si on ne pouvait être dans « l’être » plutôt que dans « le faire » qu’une fois son socle de référence établi, par le souvenir (d’une expérience, de sentiments, de lectures, d’images…). Vous prêterez attention la prochaine fois que vous entendrez le récit de voyage de votre collègue qui vous dira « avoir fait le Brésil ». Peut-être veut-il dire qu’il s’est fait des souvenirs à défaut d’avoir pu voir et comprendre intégralement le pays en 2 semaines. S’il y retourne, peut-être aura-t-il l’occasion de vivre le Brésil !

C’est pour cette raison que la madeleine de Proust est un plaisir si vif. Le narrateur ne découvre pas l’expérience. Elle enrichit un souvenir, faisant vivre conjointement le passé dans le présent. La nostalgie n’est plus possible, le passé existe au milieu de l’instant, se ressent, et se déguste. Ce n’est plus seulement alors un état du passé que vous invoquez dans le souvenir, mais une ressource qui vous permettra d’aller plus loin dans votre ressenti du présent, un état d’être dans votre monde d’expériences.

Chronique de la Patience

Vous êtes vous déjà surpris à couper la parole à votre interlocuteur qui cherchait ses mots ? Non pas pour vous désintéresser de sa conversation, au contraire, pour l’aider à finir sa phrase, voire pour lui répondre sur la base de votre intuition alors qu’il n’a pas fini sa formulation. La plupart du temps, vous avez visé juste dans votre anticipation, vous avez aidé votre interlocuteur à être plus efficace, mais a-t-il eu le temps d’être plus impliqué dans sa réflexion en cours? Pour considérer les moments qui ralentissent un aboutissement comme un chemin et non une fin, réapprenons l’usage de la patience.

Illustration Rery http://rery.free.fr/

Illustration Rery http://rery.free.fr/

Il en va de notre patience par rapport aux autres, comme de notre patience par rapport à notre propre vie, pour supporter des conversations longuettes ou le délai de nos propres  projets. En visant le seul résultat (l’accès à l’information dans le dialogue), nous oublions l’importance du cheminement, que ce soit le notre ou celui des autres. Faire preuve de patience, c’est pouvoir viser une réalisation tout en ayant confiance dans ces moments laborieux et lents, qui deviennent des étapes, et non plus des blocages d’une finalité à atteindre.  Ainsi quand vous pensez par exemple que le temps passe si lentement, alors que vous avez projeté de partir de votre boite, mais pas avant 3 ans, c’est bien vous qui avez choisi de faire de cette contrainte votre limite. Avec patience, en reconnaissant l’enrichissement que promet le délai d’un mûrissement, vous apprendrez à aimer ce temps, non plus inefficace, mais utile.

Nous pouvons être plus rapides que nos interlocuteurs, plus rapides à déterminer un projet plutôt qu’à nous y préparer, mais en nous laissant le temps d’avancer à notre rythme, avec patience et acceptation, nous donnons une chance à la vie de transformer les personnes ou les situations, de créer leurs propres liens. En prenant le temps d’attendre de manière active, au milieu du gué, lors de discours ou de situations qui nous semblent interminables, nous n’attendons plus seulement une efficacité, mais une humanité qui dialogue avec les impondérables de la vie.