Le livre des Chroniques du sens est disponible

Les Chroniques du sens vous invitent à découvrir, au travers de 32 espaces sémantiques, et autant d’illustrations, de véritables odes à la vie. L’écriture de ces instants de réflexion, qui prennent leur source au coeur d’une vie contemporaine effrénée, remet au goût du jour une sagesse presque antique, avec la subtilité d’une écriture musicale, délicate et d’une incroyable modernité.
Par ce recueil, faites des sens et du sens votre objectif quotidien.

Pour se le procurer c’est ici

Chroniques du sens aux éd. Kawa

Née en 1980, d’un père bouddhiste thaïlandais et d’une mère provençale, Nathie Nakarat est une touche à tout. Directrice des activités digitales dans un grand groupe, elle ne cesse de rechercher un sens au quotidien qu’elle aime enrichir d’art et de musique. Les mots sont certainement sa meilleure arme.
Les illustrations de Rery, artiste franco-canadienne d’origine taïwanaise, complice de toujours, renforcent encore les chroniques de traits d’une sensibilité multiculturelle.

Chroniques du sens aux éd. Kawa

 

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Chronique du Déracinement

Un jour, en voyage en Thaïlande, je demandais : « vous avez du poulet aux noix de cajou ? », le serveur me répondait « oui oui, nous avons du poulet à la citronnelle ». Si je n’avais pas été à moitié thaïe, je me demande si j’aurais à ce point accepté ces réponses détournées. Ce qui semblait être une réponse à côté de la plaque à mon ami qui s’en agaçait, m’amusait plutôt. J’en étais fière même. Quelle ressource il avait cet homme qui n’avait pas ce que je lui demandais ! J’ai été élevée comme ça, je ne me rendais pas compte qu’on ne répondait pas à la question sous cette forme, ce que j’ai compris ce jour là. J’avoue que cette manière de contourner le sujet m’a posé de nombreux problèmes, notamment au boulot, jusqu’à ce que je comprenne que mes boss ne cherchaient pas forcément une solution ou une alternative lorsqu’ils me posaient une question, mais simplement une réponse, fut-elle « non ». Cela donnait des conversations de type :

– « tu as appelé l’agence ? »,
– « oui oui, j’ai trouvé une solution pour réparer le bug ».

Je faisais parfaitement le lien entre la question et la réponse, et en plus je les devançais. Eux… ne voyaient pas. Evidemment, selon les contextes, j’ai appris à m’efforcer à répondre à la question. Cela ne m’est pas naturel, mais j’essaie de tourner sept fois la langue dans ma bouche pour faire les réponses les plus courtes que je n’avais jamais faites jusque là, de type « non », « je ne sais pas », « je dois le vérifier ». Cela m’a été fort utile, notamment dans le gain de ma crédibilité, puisque je devais passer pour une affabulatrice là où je croyais culturellement être… polie et efficace ! Je n’avais pas ce qu’ils voulaient ? Qu’à cela ne tienne, j’avais une alternative avant même qu’ils aient vu un problème ! Dans ce décalage, j’ai pourtant développé la ressource de n’être que très rarement déçue ou prise de court.
Je crois que nous avons tous une manière d’être parfois des étrangers contextuels. Oui cela apporte parfois des décalages inconfortables, mais ils permettent aussi, en voyant les choses différemment, de voir des opportunités dans des incongruités. Non seulement cela réduit les occasions d’énervements intempestifs puisque les choses n’ont plus une seule manière d’advenir. En effet, en devenant touriste de son propre environnement (un déraciné, un étranger), au lieu de s’agacer de la manière de faire des autres, nous pouvons nous donner le loisir d’observer cette étrangeté du comportement de l’autre. Ah, on peut faire comme ça aussi ? Oh quelle idée ! Quel bonheur que ce constat « et après tout pourquoi pas ».

Deracinement
Pour retrouver cet état de disponibilité à la nouveauté, au différent, au « autrement », je préconise le déracinement. Qu’est-ce, si ce n’est une manière de prendre conscience de sa propre culture, pour en mesurer l’écart, en toutes circonstances, avec chaque personne ?

Il y a une part de risque à se déraciner : celui que ne prennent pas les arbres qui n’ont pas le choix de la terre qui le fera grandir. Nous autres bipèdes sommes libres de bouger, d’aller voir ailleurs, et de nous confronter à notre propre anormalité confrontée à celle des autres ! A Paris, cela commence par aller voir le 14me arrondissement quand je vis dans le 15ème, ou les financiers quand je suis une marketeuse. Nous serons bien aventuriers lorsque nous nous confronterons aux différences de langues, de pays, de frontières, de civilisations, mais chaque chose en son temps. Le déracinement existe à portée : à la moindre de nos différences et de nos anormalités.
Je ne suis pas en train de dire que chercher la nouveauté créative serait une fin en soi. Le hors norme, l’ailleurs ne sont pas des valeurs qu’il faudrait chercher à tout prix. Je constate simplement que dans nos anormalités, résident parfois nos plus grandes ressources, dont celle d’accueillir le nouveau, la vie, le mouvant, dans ce qu’elle a de fondamentalement, toujours différent. On voudrait souvent être normaux et originaux à la fois, ne pas se faire repérer, et être pourtant distinct. Peut-être parce que nous savons que nous sommes tous l’étranger d’un autre, celui qui voit les choses un peu différemment. Nous sommes en réalité tous issus d’immigration dans les repères contextuels et culturels les uns des autres, c’est peut-être là notre plus grand point commun.

Chronique du point de vue

Les salles d’embarquement dans les aéroports sont des lieux d’observation des différences incomparables ! Lors d’un voyage en Asie, l’attente qui devait être longue a été égayée derrière moi, par la présence d’une femme blonde, énormes seins, lèvres et nez refaits, décolleté exagérément plongeant, jambes longues et robe courte. A ma droite, une jeune femme à la peau brulée par le soleil, son mari lui enlevant les peaux mortes. Des femmes en voile intégral regardaient l’italien couché à même le sol, look grunge, qui lui-même regardait l’espagnole en face de lui, mini short ras la fouf, et qui, puisqu’elle levait les jambes pour se mettre à l’aise, laissait apparaitre une lèvre. Je ne parle pas ici de sa bouche. Pendant ce temps, une japonaise aux faux yeux (lentilles de contact gros diamètre) se prenait en photo avec son smartphone en prenant des poses de Hantai qui fait coucou. Il serait tentant de se dire qu’ils étaient tous fous dans cette galerie de portraits incroyable, mais en réalité, si l’ensemble était assez improbable, il était encore plus surprenant de constater que chacun manifestait de la surprise, du dégoût ou du mépris parfois, pour des personnes différentes. Ce qui choquait l’un laissait l’autre indifférent et vice et versa.

Illustration de Rery

Illustration de Rery

Autant il est facile de constater la différence, autant je ne me serais pas attendue à ce que les femmes en voile intégral désignent avec plus d’insistance l’homme à terre que l’espagnole à moitié nue. Pourquoi cela semblait les choquer davantage ? C’est justement là qu’est la part d’inconnu, car en reconnaissant que chacun vit ses expériences à partir de lui-même (difficile de faire autrement), il faut reconnaitre qu’on ne peut pas savoir ce qu’il pense, ce qu’il vit, car nous ne connaissons pas ses filtres qui lui permettent de construire sa réalité. Les femmes trouvaient elles honteux qu’une personne qui avait les moyens se vautre comme un clochard ? Le regardaient-elles parce que regarder une femme indécente n’était pas envisageable ? Ou que regarder une barbie refaite ne les surprenait plus de certains excès occidentaux ? Toutes ces questions ne sont qu’interprétations. Tout ce que je sais ce sont des éléments factuels : un menton qui se lève et qui désigne l’homme, c’est un regard en coin et des échanges entre elles en même temps. J’en ai déduis « de la surprise, du dégoût ou du mépris ». Mais en vérité, je n’en sais rien.

Facile de se dire que nous sommes tous différents et que nous avons tous droit de cité. Plus difficile de s’en souvenir lorsque nous sommes confrontés à la différence, parce que nous la rejetons à chaque fois que nous interprétons, c’est-à-dire tout le temps. Le rejet serait alors ce moment où pour avoir l’impression de comprendre une différence, nous la ramenons vers notre terrain connu en interprétant ces signes qui nous échappent. Ce moment où quand un anglais vous fait un signe de victoire en formant un V avec ses doigts et que vous lui souriez, alors que dans son langage, il vous dit « fuck », ou quand vous dites à un brésilien que tout est OK, en faisant, à la manière des plongeurs, un cercle avec votre pouce et votre index, mais que pour lui, cela veut dire … fuck aussi. Dans ces deux exemples, si la communication se plante, c’est parce que nous avons ignoré le fait que chaque signe a un référent différent pour chacun, et qu’à ne s’être pas posé la question, nous avons comblé notre ignorance par de l’interprétation issue de nos propres référents.

Il ne suffit pas de venir de lointaines contrées pour être différents, juste d’être singuliers, comme chacun. Il est certainement vain de se promettre que nous n’interpréterons plus jamais. Je me demande si cela est possible. J’ai fait le test récemment en posant la même question à 20 personnes différentes : une « conversation interminable » au téléphone pour toi c’est combien de temps ? La réponse variait de 10 minutes à 1 heure. Pour moi, 15 minutes. Si je ne me suis pas promis de ne pas interpréter les mots de l’autre, comme ici « interminable », je me suis dit que j’essaierais désormais d’interroger davantage l’autre sur les références de chacun de ses mots. « Ah, interminable c’est combien de temps pour toi ?, et « interminable c’est agréable ou désagréable » ? Parfois c’est long de poser des questions et je ne le fais pas, en me basant sur mon intuition, qui n’est rien d’autre qu’une autorisation à interpréter sans complexes ce que me dit l’autre, ou ce qu’il ne me dit pas.  Tout ce que je sais à ce moment-là est que je gagne le temps de ces questions que je ne pose pas. C’est ce temps qui manque parfois mais qui nous permet, en le prenant, d’interroger cette étrangeté d’un point de vue qui ne nous appartient pas, celle de l’étranger, cet autre que moi.

Chronique de l’Acceptation

Prendre le métro bondé tous les matins est un sacerdoce. Si je fais le compte, le nombre de mes obligations quotidiennes est conséquent. Il correspond à toutes ces choses que je ne ferais pas de cette manière si je pouvais choisir (prendre rendez-vous deux semaines à l’avance avec mon boss pour pouvoir échanger avec lui par exemple), à toutes ces choses dont je me passerais (devoir être au bureau avant 9h30)… Le temps que je passe à râler contre ces états de fait, ne me fait en rien gagner du temps, ni de l’énergie et ne change en rien la situation. Je déverse mon mécontentement sans qu’il ne puisse rien y changer.

metro

Pour éviter la frustration, la colère, la perte de temps et d’énergie, je préconise l’acceptation.

J’entends déjà les alertes au laxisme : « se contenter d’accepter, c’est être permissif, passif, c’est être lâche et laisser croire que la fatalité l’emporte sur notre libre-arbitre ». Je conseillerais alors d’essayer d’accepter quelque chose qui ne vous convient guère, et de constater à quel point accepter sera plus difficile que de gesticuler, râler, chercher à trouver le coupable. La plupart du temps, il n’y a d’ailleurs pas de coupable, mais plutôt des lois en face de nous. Des lois telles que le froid en hiver, le chaud en été, et toutes ces lois des systèmes que nous avons acceptées : vivre à Paris et se déplacer en métro, travailler en entreprise et avoir des contraintes horaires et une hiérarchie, vouloir faire 10 activités et avoir la sensation de manquer de temps ! Si je ne peux changer mon environnement, je peux en revanche, choisir de l’accepter ou de me souvenir que je l’ai accepté puisque depuis, j’ai maintenu les circonstances de la vie que je mène.

Acceptation   Quand la pluie va tomber et qu’elle sera neutre pour vous, ou quand vos collègues se plaindront de la pression qu’il y a dans votre boite, en acceptant la situation, parce qu’après tout, c’est comme ça, ou que vous l’avez choisie, il est possible que l’on vous reproche votre manque d’implication. Comment ça, vous ne brassez ni les mots ni les gestes pour manifester que vous n’êtes pas d’accord ? C’est donc que vous acceptez ? Vous pourrez répondre que oui, en gardant votre souffle pour vous battre sur tous ces sujets sur lesquels votre action pourra apporter un changement. Il y a « ce qui est comme ça », le cadre le plus contraignant qui soit, et dans lequel, avec acceptation et un peu d’imagination, les bords de la contrainte pourront se colorer de vos énergies préservées.

Chronique de l’Erreur

Quand mon meilleur ami m’a raconté qu’il avait joué avec le feu de la séduction, au risque de son couple, et qu’il a, ce jour là, compris à quel point il tenait à sa femme alors qu’il a manqué de la perdre, je n’ai pu que lui dire « Tu as fait une connerie, mais au moins tu ne la feras plus ».

J’ai reconnu avec lui son erreur, ai loué cette étape, avec lui, puisqu’elle lui a finalement permis de confronter ses chimères à la réalité qu’il choisissait : sa femme envers et contre tout en l’occurrence. Pourtant, lorsque nous sommes nous-mêmes confrontés au doute, nous avons du mal à prendre ce recul que nous avons pour l’autre, et cherchons davantage à éviter l’erreur, signe de prise de risque inutile, alors que nous ne pouvons pas toujours contrôler ces mouvements propres à la vie. Accepter l’erreur, nous permettrait ainsi d’accueillir l’expérience de nos vies comme des étapes de confirmation de nos choix.

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Accepter l’erreur ne suppose pas qu’il faille la rechercher ou s’en satisfaire, ce ne serait que laxisme. Au contraire, pouvoir la voir et l’accepter demande un niveau d’exigence personnelle qui dépasse souvent celle d’une volonté de maîtrise. Par exemple, lorsqu’il m’arrive d’être jalouse (très rarement bien sûr), je dois me battre contre ma propre peur de l’erreur.  0_dentsJ’aimerais maîtriser les rencontres de ma moitié, ses faits et gestes. Je serais en réalité plus forte d’accepter sa liberté, la possibilité des errements de son libre arbitre, et ma capacité à les prendre en compte. Je reprendrais alors confiance en ma propre ressource d’adaptation, en reconnaissant que mon anticipation de l’erreur de l’autre n’est que le signe de ma peur de ces choses qui m’échappent. Rien ne dit d’ailleurs que ce qui m’échappe ne soit réellement une erreur. Au final, n’est une erreur que ce que je n’ai pas prédéfini comme acceptable dans mon univers. C’est ce que devrait aussi comprendre mon boss lorsqu’il me demande de lui présenter un projet parfait, comme si le moindre impondérable ne pouvait être dépassé, transformé. Il me met alors dans une situation d’exécutante qui devrait le rassurer sur son besoin de maîtrise, qui n’est pas le mien. Il m’enlève à ce moment là, la possibilité de mon propre investissement, qui apprendrait de l’imperfection, de l’erreur, pour sa propre autocorrection et sa créativité. Il ne s’agit pas, comme dans ces exemples, de vouloir sécuriser un périmètre pour éviter à la vie d’être en mouvement, et limiter le libre-arbitre de ceux qui nous entourent, que ce soit dans nos vies affectives ou professionnelles, mais de se préparer à accepter ce que l’on ne maîtrise pas, le reconnaître  et s’y adapter.

Malheureusement ou heureusement, l’erreur ne peut être vécue que dans la vie : il faut avoir mangé un pot de nutella pour en voir les effets sur notre corps. Envisager les effets du nutella ne nous aura pas fait vivre l’expérience du regret de son excès. Il en va de même dans la vie. Appréhender tous les possibles à éviter ne nous permet pas de comprendre par le corps, par la tête, par nos émotions, ces mauvais choix que nous faisons parfois et que nous ne voulons plus expérimenter pour en avoir déjà éprouvé les effets. Dans la perfection, pas d’évolutions ou de promesses possibles car il n’y a pas eu d’étape de reconnaissance d’un état de départ et d’une volonté d’un point d’arrivée. L’erreur nous permet alors, non pas de réagir en fonction d’un impératif moral froid et anticipé, mais de faire de véritable choix, faits de cœur, de corps et d’esprit.

Chronique de l’Intention

A plus de 30 ans, j’ai décidé de passer ma ceinture noire de Taekwondo. Pendant les examens, à l’appel de mon nom, mon premier reflexe a été de soupirer. Ma démarche, pour me présenter devant le jury était plus nonchalante que martiale. J’ai eu le sentiment de devoir m’exécuter jambes tremblantes et cœur battant. J’ai râlé contre la contrainte, oubliant que j’avais choisi d’être là pour montrer ce que je savais faire.

Pour recouvrer le plaisir et la simplicité de l’implication, un mot à retrouver : l’intention, ou comment retrouver le sens de son action.

La vie est trop courte...En devenant adulte, nous avons appris à faire des distinctions entre nos propres nécessités et les contraintes qui nous sont imposées. Un concours, une présentation en réunion, un examen, aller faire des courses, aller travailler, sont autant d’actes de notre vie courante qui peuvent être vécus comme des impératifs externes : « il faut » le faire. Or, devenus adultes, nous ne sommes plus soumis aux contraintes externes d’une éducation en cours. Nous avons des responsabilités riches de notre libre arbitre, là où nous imaginons encore être soumis à des obligations. Personne ne m’a imposée de m’inscrire au taekwondo et de passer la ceinture noire. A moi de prendre la responsabilité de mon choix : je m’impose des entrainements intensifs, et finit par aimer mes courbatures qui sont le signe de mon intention de réussite !

Pour retrouver le plaisir de ma liberté d’agir, je prône de porter une intention en chacune de nos actions. Qu’elles soient ou non contraintes, il y a une finalité personnelle cachée en chacune d’elles. La retrouver garantit ma liberté et mon plaisir. Mon chef me demande de présenter mes résultats en réunion ? Il faudra donc que je travaille pour cette réunion, que je formalise mes résultats, que je prépare mon discours. La touche supplémentaire est cette nouvelle question que je me pose : quelle est mon intention personnelle, l’objectif que je veux atteindre et qui m’est propre? Ce changement de point de vue me permet de me réapproprier l’acte imposé, de le vivre comme un moment qui m’appartienne. En me correspondant, ce que j’ai à faire pourra alors m’apporter du sens. Chaque acte, porte son intention : je sais pourquoi je veux le faire et projette déjà un plaisir à venir, que je vais découvrir.

Chronique du souvenir

Focus

« Si l’instant est douloureux, convoque tes souvenirs heureux ». Cette phrase de Camus ne nous engage pas seulement à équilibrer le négatif par du positif, comme s’il suffisait d’ajouter du sucre pour annuler une amertume. Il met en parallèle le présent avec un passé qui nous permet de vivre une expérience. L’invocation du passé, loin d’être nostalgique, devient alors une véritable ressource, par le souvenir, de notre bien-être au présent.

Lorsque vous partez en vacances dans un lieu que des amis connaissent déjà, vous trouverez difficilement celui qui taira le fait d’avoir déjà des premiers repères dans ce lieu que vous découvrez. Au-delà de la seule envie de montrer aux autres « qu’ils savent », ce qu’ils ont effectivement en plus, c’est un premier souvenir qu’ils vont pouvoir confronter au présent. Vous n’en êtes qu’à établir une topographie du lieu, eux l’enrichissent. Vous vous faites un souvenir ; eux, grâce à leurs premières références, vivent l’expérience autrement, en un véritable dialogue intérieur qui mêle le passé au présent. Tout se passe comme si on ne pouvait être dans « l’être » plutôt que dans « le faire » qu’une fois son socle de référence établi, par le souvenir (d’une expérience, de sentiments, de lectures, d’images…). Vous prêterez attention la prochaine fois que vous entendrez le récit de voyage de votre collègue qui vous dira « avoir fait le Brésil ». Peut-être veut-il dire qu’il s’est fait des souvenirs à défaut d’avoir pu voir et comprendre intégralement le pays en 2 semaines. S’il y retourne, peut-être aura-t-il l’occasion de vivre le Brésil !

C’est pour cette raison que la madeleine de Proust est un plaisir si vif. Le narrateur ne découvre pas l’expérience. Elle enrichit un souvenir, faisant vivre conjointement le passé dans le présent. La nostalgie n’est plus possible, le passé existe au milieu de l’instant, se ressent, et se déguste. Ce n’est plus seulement alors un état du passé que vous invoquez dans le souvenir, mais une ressource qui vous permettra d’aller plus loin dans votre ressenti du présent, un état d’être dans votre monde d’expériences.