Chronique du Déracinement

Un jour, en voyage en Thaïlande, je demandais : « vous avez du poulet aux noix de cajou ? », le serveur me répondait « oui oui, nous avons du poulet à la citronnelle ». Si je n’avais pas été à moitié thaïe, je me demande si j’aurais à ce point accepté ces réponses détournées. Ce qui semblait être une réponse à côté de la plaque à mon ami qui s’en agaçait, m’amusait plutôt. J’en étais fière même. Quelle ressource il avait cet homme qui n’avait pas ce que je lui demandais ! J’ai été élevée comme ça, je ne me rendais pas compte qu’on ne répondait pas à la question sous cette forme, ce que j’ai compris ce jour là. J’avoue que cette manière de contourner le sujet m’a posé de nombreux problèmes, notamment au boulot, jusqu’à ce que je comprenne que mes boss ne cherchaient pas forcément une solution ou une alternative lorsqu’ils me posaient une question, mais simplement une réponse, fut-elle « non ». Cela donnait des conversations de type :

– « tu as appelé l’agence ? »,
– « oui oui, j’ai trouvé une solution pour réparer le bug ».

Je faisais parfaitement le lien entre la question et la réponse, et en plus je les devançais. Eux… ne voyaient pas. Evidemment, selon les contextes, j’ai appris à m’efforcer à répondre à la question. Cela ne m’est pas naturel, mais j’essaie de tourner sept fois la langue dans ma bouche pour faire les réponses les plus courtes que je n’avais jamais faites jusque là, de type « non », « je ne sais pas », « je dois le vérifier ». Cela m’a été fort utile, notamment dans le gain de ma crédibilité, puisque je devais passer pour une affabulatrice là où je croyais culturellement être… polie et efficace ! Je n’avais pas ce qu’ils voulaient ? Qu’à cela ne tienne, j’avais une alternative avant même qu’ils aient vu un problème ! Dans ce décalage, j’ai pourtant développé la ressource de n’être que très rarement déçue ou prise de court.
Je crois que nous avons tous une manière d’être parfois des étrangers contextuels. Oui cela apporte parfois des décalages inconfortables, mais ils permettent aussi, en voyant les choses différemment, de voir des opportunités dans des incongruités. Non seulement cela réduit les occasions d’énervements intempestifs puisque les choses n’ont plus une seule manière d’advenir. En effet, en devenant touriste de son propre environnement (un déraciné, un étranger), au lieu de s’agacer de la manière de faire des autres, nous pouvons nous donner le loisir d’observer cette étrangeté du comportement de l’autre. Ah, on peut faire comme ça aussi ? Oh quelle idée ! Quel bonheur que ce constat « et après tout pourquoi pas ».

Deracinement
Pour retrouver cet état de disponibilité à la nouveauté, au différent, au « autrement », je préconise le déracinement. Qu’est-ce, si ce n’est une manière de prendre conscience de sa propre culture, pour en mesurer l’écart, en toutes circonstances, avec chaque personne ?

Il y a une part de risque à se déraciner : celui que ne prennent pas les arbres qui n’ont pas le choix de la terre qui le fera grandir. Nous autres bipèdes sommes libres de bouger, d’aller voir ailleurs, et de nous confronter à notre propre anormalité confrontée à celle des autres ! A Paris, cela commence par aller voir le 14me arrondissement quand je vis dans le 15ème, ou les financiers quand je suis une marketeuse. Nous serons bien aventuriers lorsque nous nous confronterons aux différences de langues, de pays, de frontières, de civilisations, mais chaque chose en son temps. Le déracinement existe à portée : à la moindre de nos différences et de nos anormalités.
Je ne suis pas en train de dire que chercher la nouveauté créative serait une fin en soi. Le hors norme, l’ailleurs ne sont pas des valeurs qu’il faudrait chercher à tout prix. Je constate simplement que dans nos anormalités, résident parfois nos plus grandes ressources, dont celle d’accueillir le nouveau, la vie, le mouvant, dans ce qu’elle a de fondamentalement, toujours différent. On voudrait souvent être normaux et originaux à la fois, ne pas se faire repérer, et être pourtant distinct. Peut-être parce que nous savons que nous sommes tous l’étranger d’un autre, celui qui voit les choses un peu différemment. Nous sommes en réalité tous issus d’immigration dans les repères contextuels et culturels les uns des autres, c’est peut-être là notre plus grand point commun.

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