S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Chronique de l’Implication

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Illustration de Rery
http://rery.tumblr.com/

Vous voyez cette personne dans les dîners dont toute l’attitude trahit l’ennui ? Elle a beau répondre à vos questions, vous en poser même, vous sentez qu’elle aimerait être ailleurs. Physiquement, cette personne est là, mais elle est détachée. C’est une attitude dissonante, que nous vivons tous, selon les moments, à faire semblant d’être là.

Le corps et la tête semblent parfois se contredire, comme si le corps vivait sa propre autonomie, posé là, mécanique. Limiter ces moments de dissociation passe par l’implication.

Notre vie quotidienne nous fait prendre autant de mauvaises habitudes de dissociation, qu’elle nous donne de ressources. Lorsque je m’apprête tous les matins à aller travailler, j’utilise mon corps pour qu’il serve mon efficacité. Chaque geste est anticipé, chaque action n’a pour but que la fluidité du geste suivant. L’eau du thé bout pendant ma douche, mes cheveux sèchent pendant que j’avale une tartine, je me maquille, une main sur mes mails professionnels que je commence à trier, je vais prendre le métro de la musique sur les oreilles, après avoir attrapé le journal gratuit distribué sur ma ligne.

Ce que je fais dans cet exercice quotidien est un saut dans le temps et l’espace : chaque geste porte déjà l’embryon du geste suivant. Il ne se suffit pas à lui-même, mais organise mon maintenant et mon futur proche. C’est un geste rationalisé. C’est une force, mais, ainsi démultiplié, il porte aussi ma faiblesse car moins les gestes sont conscients, plus le temps semble passer vite. Etre dans chacun de ses gestes est alors salvateur pour que nos successions d’instants soient vécus un par un, comme des moments précieux, suffisants.

Il ne s’agit plus de gérer des suites d’événements, pour passer plus rapidement de l’un à l’autre, comme si la vie attendait de se révéler dans les instants de plaisirs qui succèdent aux contraintes : rentrer chez soi le soir après une journée de travail harassante, avoir pris le métro, avoir marché la distance qui sépare la bouche du métro de sa porte d’entrée, vider le lave-vaisselle avant d’envisager le moindre menu.

Au contraire, chaque instant, vécu avec implication donne de la valeur, pour soi, aux instants de notre quotidien. Il ne s’agit pas de tomber en extase quand je vide la poubelle, mais de mesurer ce que je fais au moment où je le fais, pour l’acte et le geste fini, en lui-même. Je cesse alors d’observer avec distance mon propre ennui car je me fais le cadeau d’être présente à moi-même, et aux autres, attentive. Comme un artiste, qui prend son crayon pour réaliser une esquisse et non pas un brouillon, je prends plaisir à être là pour vivre chaque instant, commencer et finir mon geste qui vaut par lui-même. Mes heures ne sont pas des brouillons, et même dans les dîners les plus interminables, je dessine une esquisse de ma vie.

Publicités