Chronique de l’Engagement

Depuis quelque temps à Paris, mes joggings du dimanche matin sur le champ de Mars sont perturbés par des points de départ de manifestations régulières. Ils sont nombreux à porter des drapeaux et à manifester pour le maintien d’un certain état de fait. Je rejette le thème de leurs manifestations, et ressens une colère instinctive sur ce point de désaccord. Cette colère ne me fait pas du bien, sinon elle n’aurait pas eu besoin de s’expurger dans des mots agressifs que je pense sans les dire. Devraient-ils se déverser pour que mon désaccord et donc que mon engagement s’exprime ? L’alternative que j’ai trouvée pour garder la tête froide, et les idées claires, tout en affirmant mes croyances, est de prendre note du désaccord d’abord, et de poursuivre ma route.

Je ne parle pas ici de passer mon chemin, en ignorant ce qui me dérange, mais bien de confirmer la poursuite de ma propre conviction, par un engagement personnel dans ma propre vie, de ce que je veux changer. Dans le désaccord, je dois accepter la situation telle qu’elle est qui n’est pas de mon ressort : des personnes manifestent. Il y a des débats de société. Il y a des personnes pour et des gens contre. Que des choses très humaines du fait du vivre ensemble en société. A cela, je ne peux rien changer. Je ne me bats pas contre cela. Faux débat. C’est ce que j’appelle une dépense d’énergie pour rien.

Illustration de Rery

par Rery

Si j’estime que les choses doivent changer, c’est là que j’ai le choix de m’engager sur ce qui peut dépendre de moi : parler de ma croyance en un même droit pour tous de se protéger mutuellement par le contrat civil du mariage sur la seule base de l’amour et non de l’orientation sexuelle par exemple. Je me dois dans une chronique de l’engagement de citer mon exemple personnel. Je choisis de le dire, sans colère, dans l’affirmation d’une croyance, sans m’insurger contre d’autres, car pester, brasser des désaccords, ne constitue pas en soi un engagement contre un état de fait qui me serait désagréable ou qui me semblerait injuste. Cela ne génère que de la colère, de l’adversité, là où l’affirmation provoque une possibilité d’engagement intime et personnel, qui mène à l’action qui en plus d’être possible, est juste pour nous.

Ma belle-mère qui s’est insurgée contre l’idée de l’acceptation et à qui je dédie cette chronique de l’engagement, a raison d’exiger la distinction entre « les tracas du quotidien et les convulsions qui ébranlent les fondements de notre monde ». Je crois que c’est bien dans ces tracas du quotidien, que nous pouvons nous entrainer à distinguer ce qui ne dépend pas de nous, de ce qui peut se moduler avec notre volonté et notre action. Dans ces petites choses de notre quotidien, naissent les convictions qui nous appellent à écouter ce que nous voulons soutenir, ces points d’accords avec nous-mêmes qui portent non plus nos désaccords vers la révolte, mais vers l’affirmation de nos intimes concordances à vivre.

 

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Chronique de l’écoute

Quand j’étais enfant, j’ai fait du piano classique. Pendant 12 ans, je me suis arraché les cheveux sur le solfège, les dictées, et l’exécution d’une technique parfaite. Aujourd’hui, j’aimerais pouvoir m’amuser, improviser, composer, accompagner, mais je m’en sens incapable. Je n’ai pas encore trouvé comment passer de ce sentiment d’incompétence à la réalisation victorieuse d’une interprétation libre, mais j’ai trouvé un chemin, à force d’avoir vu des personnes qui savaient le faire, et que je compte poursuivre et développer aussi bien dans ces aspirations créatives, que dans mon quotidien.

Se dégager de ces partitions toutes faites est en effet loin de ne se rapporter qu’à la musique. Combien de fois ai-je entendu : « j’ai envie de dessiner, mais je ne sais pas dessiner », « moi je ne cours pas parce que je n’ai pas de souffle », « c’est facile pour toi de rencontrer des gens, moi je n’ai pas ton aise ». Le point commun de ces exemples décousus ? Ils correspondent tous à ces moments où l’on s’est persuadé qu’il n’y avait qu’une manière de faire les choses. Ce serait « comme ça qu’on fait » ou pire, « comme ça que l’on doit être ».

Pour aller découvrir notre propre compétence, là où nous pensons bien souvent « être mauvais pour ça quand d’autres savent le faire naturellement», appuyons nous sur ce que nous avons tous naturellement justement : notre capacité à écouter.

Sans l’apologie de deux amis musiciens sur l’écoute, je n’aurais certainement pas pensé à ce mot. Je leur confiais mon incapacité à improviser en musique, en défendant qu’il s’agissait d’une incompétence, d’une structure de pensée que je n’avais pas, voire à des règles d’improvisation que je ne connaissais pas. Ils m’ont tous deux regardée avec autant d’incrédulité que l’ami musicien de Gainsbourg dans le film biopic « la Vie héroïque ». Dans cette scène du film ils font ensemble de la guitare. Serge (encore Lucien à cette époque) fait la basse à la guitare, et accompagne les mélodies d’impro du mec, qui lui dit « vas-y, à toi d’improviser ». Serge lui dit « ah non, moi je ne sais pas improviser, dis moi si tu veux du majeur ou du mineur ». Là, le mec le regarde avec hauteur, lui dis « lâche toi », et se casse avec mépris. Dans le film, comme autour de moi, ces personnes qui savent « se lâcher » ne s’étonnent pas d’une incapacité à improviser qui viendrait d’une méconnaissance des règles, du solfège, etc. Ils s’étonnent surtout de la méconnaissance que nous avons de nos propres ressources : notre capacité physique et naturelle à écouter, qui nous suffirait à combler nos manques.

A force de vouloir rajouter de la technique qui rassure, des connaissances qui comblent, nous oublions le lien primordial à l’autre par lequel nous pouvons co-créer, improviser, et donc savoir faire : l’écoute. Le savoir-faire ne serait alors rien d’autre qu’un savoir s’adapter. Tu me dis une phrase, je t’ai écouté, je fais une phrase qui s’harmonise à la tienne. Tu joues, j’essaie mes notes qui s’accorderont. Je me plante ? Je m’adapte, je corrige. Même chose avec le dessin. Ce n’est plus la perfection d’une ligne qui prime, ou la perfection technique de l’exécution musicale, mais l’adéquation des traits sur des portées communes. Ce n’est certainement que ça que savent faire ces personnes douées pour savoir quoi dire, à qui, à quel moment, et qu’on regarde avec admiration parce qu’elles semblent connaitre depuis toujours quelqu’un qu’elles viennent de rencontrer. Elles savent écouter ce qui est en train de se passer, et elles répondent à un son, un regard, un geste, en adéquation.

l'écoute, un souffle d'air, illustration by Rery

l’écoute, un souffle d’art au quotidien, illustration by Rery

On peut toujours apprendre des techniques pour combler ses manques, ses méconnaissances, ses incapacités. Mais que faisons-nous d’autre dans ces moments de doutes que de placer nos « trucs », nos phrases toutes faites, musicales ou verbales. C’est bien la justesse de la réponse qui vaut, non plus la réplique, car elle fait exister le lien à l’autre, cet élément indissociable qui s’écoute, primordial à toute co-création, véritable souffle d’art au quotidien.   

Chronique de l’Acceptation

Prendre le métro bondé tous les matins est un sacerdoce. Si je fais le compte, le nombre de mes obligations quotidiennes est conséquent. Il correspond à toutes ces choses que je ne ferais pas de cette manière si je pouvais choisir (prendre rendez-vous deux semaines à l’avance avec mon boss pour pouvoir échanger avec lui par exemple), à toutes ces choses dont je me passerais (devoir être au bureau avant 9h30)… Le temps que je passe à râler contre ces états de fait, ne me fait en rien gagner du temps, ni de l’énergie et ne change en rien la situation. Je déverse mon mécontentement sans qu’il ne puisse rien y changer.

metro

Pour éviter la frustration, la colère, la perte de temps et d’énergie, je préconise l’acceptation.

J’entends déjà les alertes au laxisme : « se contenter d’accepter, c’est être permissif, passif, c’est être lâche et laisser croire que la fatalité l’emporte sur notre libre-arbitre ». Je conseillerais alors d’essayer d’accepter quelque chose qui ne vous convient guère, et de constater à quel point accepter sera plus difficile que de gesticuler, râler, chercher à trouver le coupable. La plupart du temps, il n’y a d’ailleurs pas de coupable, mais plutôt des lois en face de nous. Des lois telles que le froid en hiver, le chaud en été, et toutes ces lois des systèmes que nous avons acceptées : vivre à Paris et se déplacer en métro, travailler en entreprise et avoir des contraintes horaires et une hiérarchie, vouloir faire 10 activités et avoir la sensation de manquer de temps ! Si je ne peux changer mon environnement, je peux en revanche, choisir de l’accepter ou de me souvenir que je l’ai accepté puisque depuis, j’ai maintenu les circonstances de la vie que je mène.

Acceptation   Quand la pluie va tomber et qu’elle sera neutre pour vous, ou quand vos collègues se plaindront de la pression qu’il y a dans votre boite, en acceptant la situation, parce qu’après tout, c’est comme ça, ou que vous l’avez choisie, il est possible que l’on vous reproche votre manque d’implication. Comment ça, vous ne brassez ni les mots ni les gestes pour manifester que vous n’êtes pas d’accord ? C’est donc que vous acceptez ? Vous pourrez répondre que oui, en gardant votre souffle pour vous battre sur tous ces sujets sur lesquels votre action pourra apporter un changement. Il y a « ce qui est comme ça », le cadre le plus contraignant qui soit, et dans lequel, avec acceptation et un peu d’imagination, les bords de la contrainte pourront se colorer de vos énergies préservées.

Chronique de l’Intention

A plus de 30 ans, j’ai décidé de passer ma ceinture noire de Taekwondo. Pendant les examens, à l’appel de mon nom, mon premier reflexe a été de soupirer. Ma démarche, pour me présenter devant le jury était plus nonchalante que martiale. J’ai eu le sentiment de devoir m’exécuter jambes tremblantes et cœur battant. J’ai râlé contre la contrainte, oubliant que j’avais choisi d’être là pour montrer ce que je savais faire.

Pour recouvrer le plaisir et la simplicité de l’implication, un mot à retrouver : l’intention, ou comment retrouver le sens de son action.

La vie est trop courte...En devenant adulte, nous avons appris à faire des distinctions entre nos propres nécessités et les contraintes qui nous sont imposées. Un concours, une présentation en réunion, un examen, aller faire des courses, aller travailler, sont autant d’actes de notre vie courante qui peuvent être vécus comme des impératifs externes : « il faut » le faire. Or, devenus adultes, nous ne sommes plus soumis aux contraintes externes d’une éducation en cours. Nous avons des responsabilités riches de notre libre arbitre, là où nous imaginons encore être soumis à des obligations. Personne ne m’a imposée de m’inscrire au taekwondo et de passer la ceinture noire. A moi de prendre la responsabilité de mon choix : je m’impose des entrainements intensifs, et finit par aimer mes courbatures qui sont le signe de mon intention de réussite !

Pour retrouver le plaisir de ma liberté d’agir, je prône de porter une intention en chacune de nos actions. Qu’elles soient ou non contraintes, il y a une finalité personnelle cachée en chacune d’elles. La retrouver garantit ma liberté et mon plaisir. Mon chef me demande de présenter mes résultats en réunion ? Il faudra donc que je travaille pour cette réunion, que je formalise mes résultats, que je prépare mon discours. La touche supplémentaire est cette nouvelle question que je me pose : quelle est mon intention personnelle, l’objectif que je veux atteindre et qui m’est propre? Ce changement de point de vue me permet de me réapproprier l’acte imposé, de le vivre comme un moment qui m’appartienne. En me correspondant, ce que j’ai à faire pourra alors m’apporter du sens. Chaque acte, porte son intention : je sais pourquoi je veux le faire et projette déjà un plaisir à venir, que je vais découvrir.

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Chronique de l’Implication

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Illustration de Rery
http://rery.tumblr.com/

Vous voyez cette personne dans les dîners dont toute l’attitude trahit l’ennui ? Elle a beau répondre à vos questions, vous en poser même, vous sentez qu’elle aimerait être ailleurs. Physiquement, cette personne est là, mais elle est détachée. C’est une attitude dissonante, que nous vivons tous, selon les moments, à faire semblant d’être là.

Le corps et la tête semblent parfois se contredire, comme si le corps vivait sa propre autonomie, posé là, mécanique. Limiter ces moments de dissociation passe par l’implication.

Notre vie quotidienne nous fait prendre autant de mauvaises habitudes de dissociation, qu’elle nous donne de ressources. Lorsque je m’apprête tous les matins à aller travailler, j’utilise mon corps pour qu’il serve mon efficacité. Chaque geste est anticipé, chaque action n’a pour but que la fluidité du geste suivant. L’eau du thé bout pendant ma douche, mes cheveux sèchent pendant que j’avale une tartine, je me maquille, une main sur mes mails professionnels que je commence à trier, je vais prendre le métro de la musique sur les oreilles, après avoir attrapé le journal gratuit distribué sur ma ligne.

Ce que je fais dans cet exercice quotidien est un saut dans le temps et l’espace : chaque geste porte déjà l’embryon du geste suivant. Il ne se suffit pas à lui-même, mais organise mon maintenant et mon futur proche. C’est un geste rationalisé. C’est une force, mais, ainsi démultiplié, il porte aussi ma faiblesse car moins les gestes sont conscients, plus le temps semble passer vite. Etre dans chacun de ses gestes est alors salvateur pour que nos successions d’instants soient vécus un par un, comme des moments précieux, suffisants.

Il ne s’agit plus de gérer des suites d’événements, pour passer plus rapidement de l’un à l’autre, comme si la vie attendait de se révéler dans les instants de plaisirs qui succèdent aux contraintes : rentrer chez soi le soir après une journée de travail harassante, avoir pris le métro, avoir marché la distance qui sépare la bouche du métro de sa porte d’entrée, vider le lave-vaisselle avant d’envisager le moindre menu.

Au contraire, chaque instant, vécu avec implication donne de la valeur, pour soi, aux instants de notre quotidien. Il ne s’agit pas de tomber en extase quand je vide la poubelle, mais de mesurer ce que je fais au moment où je le fais, pour l’acte et le geste fini, en lui-même. Je cesse alors d’observer avec distance mon propre ennui car je me fais le cadeau d’être présente à moi-même, et aux autres, attentive. Comme un artiste, qui prend son crayon pour réaliser une esquisse et non pas un brouillon, je prends plaisir à être là pour vivre chaque instant, commencer et finir mon geste qui vaut par lui-même. Mes heures ne sont pas des brouillons, et même dans les dîners les plus interminables, je dessine une esquisse de ma vie.