Chronique de l’éternité par Altar

Première contribution aux Chroniques du sens, Altar nous régale de l’instant retrouvé dans l’éternité, et de l’éternité dans l’instant…

Où chercher l’éternité? Aux abords de la mort ou aux confins du monde? Sans doute avons-nous plus de chance de la trouver dans une certaine expérience du monde lavée de tout jugement, de toute projection mentale, de toute interprétation. Une expérience de la pureté qui nous serait donnée comme une grâce.

Au matin du 17 avril 1524, Jean de Verrazane, navigateur français penché à l’avant de sa caraque à trois mâts, est le premier Européen à voir le soleil se lever sur cette baie. En son sein, entourée de deux larges cours d’eau qui viennent s’unir avant de mourir dans l’Atlantique nord, s’avance une immense langue de verdure. Elle est recouverte de chênes et d’ormes centenaires. Des envolées d’ibis et de hérons font scintiller le ciel. Des castors glissent dans l’eau, sous le regard nonchalant des ours noirs. La nature sauvage s’étale à perte de vue, ponctuée cependant de quelques discrètes huttes, et d’une piste unique qui la traverse dans sa longueur, seuls indices d’une présence humaine.

Ces huttes sont celles des Lenape, cette piste est la future Broadway, et cette île majestueuse, c’est Manhattan. Qu’a ressenti Verrazane? Difficile à dire : les récits de voyage de l’époque sont avares de sentiments, ce sont des comptes-rendus de mission souvent froids et pragmatiques, destinés à prouver aux couronnes européennes que l’or n’est pas loin et le retour sur investissement assuré. Mais il nous est permis d’imaginer que le Lyonnais d’origine florentine a pu se sentir au seuil d’un sanctuaire immémorial dans lequel, nonobstant sa mission, il a pénétré avec un certain recueillement. Qu’il a pris conscience du caractère superflu, contingent de sa présence au bord d’un continent majestueux, un monde à part entière qui ne l’attendait pas. Avant d’entrer dans le Temps, au point de devenir un des symboles de la modernité, New-York était elle aussi dans cette forme d’éternité, depuis la nuit des temps.

Bien sûr, on objectera avec raison que cette façon de voir les choses est un brin fantasmée et condescendante, qu’elle rappelle l’approche d’un Rousseau sur le “bon sauvage”, en harmonie avec la Nature et vivant dans un âge d’or que l’arrivée des Occidentaux aurait annihilé en même temps qu’il faisait basculer ses autochtones dans l’Histoire avec son lots de souffrances. Or je ne cherche pas la trace de l’éternité dans l’ethnologie mais dans l’expérience individuelle. Quelle est-elle, d’ailleurs, cette expérience? Spinoza le dit : “nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels”. Nous pouvons saisir directement, sans la médiation d’un raisonnement, la nature du monde et de notre essence humaine qui sont éternels. Ce n’est pas là un fantasme d’immortalité, qui serait bien vite démenti par la réalité. Ce n’est pas un instant indéfiniment continué, celui du mythe du Juif Errant, maudit et condamné à ne jamais trouver la paix parce que le terme de son existence se dérobe sans cesse. C’est bien plutôt l’instant en lui-même dans sa perfection, hors du temps humain, sans passé ni futur, et qui pourtant s’offre à nous pour autant que nous sachions nous départir de notre fardeau d’angoisses et de regrets.

Il nous est sans doute loisible à tous d’en faire l’expérience.

Un samedi de septembre en Provence. La saison est parfaite. Juillet et août, eux, sont accablants, la chaleur écrase, la lumière est dure, implacable. C’est le temps des hibernations à l’envers. On trouve refuge dans les intérieurs clos où règnent l’ombre et la fraîcheur, que viennent à peine déranger, au sol, les zébrures des persiennes. Viennent septembre et octobre, et l’extérieur est enfin rendu aux Méridionaux. Les volets se rouvrent, les rues se repeuplent. La lumière qui frappait droit comme un marteau se fait plus oblique, caressante. Elle gagne en subtilité, rendant au paysage les infinies variations de couleur qui le font chatoyer. C’est Cézanne enfin ressuscité. Et dans cette délicatesse, dans cette pente douce qui mène imperceptiblement vers les premiers frissonnements de l’automne, dans ces quelques semaines où tout semble tenir en équilibre, je crois déceler quelque chose de l’éternité. Comme un instant qui se suffit à lui-même.

Chronique de l'éternité par Altar pour les Chroniques du sens

Chronique de l’éternité par Altar pour les Chroniques du sens

Il y a dans cet entre-deux des saisons, dans cette suspension, quelque chose de l’ordre de la grâce. Le vert cru des pinèdes, des a-plats de garrigues. L’ocre des falaises. L’eau bleue, virginale de la Méditerranée, cette eau gréco-romaine qui clapote aux marches des cimetières marins. Le firmament d’un azur obstiné. « La mer allée avec le Soleil », selon le mot de Rimbaud. Tout cela existe à travers mes yeux et pourtant se passe très bien de moi. La beauté du monde me renvoie à ma propre contingence. Rendu à cette modestie tranquille, le moi s’effiloche alors comme un nuage au vent, laissant enfin passer la lumière. L’éternité m’est offerte.

Publicités

Chronique de la Gratitude

J’ai eu la chance d’avoir un parrain formidable. C’était un vieil homme cabotin qui, quelques jours avant sa mort alors qu’il se sentait partir, m’a raconté tout ce qu’il avait vu arriver pendant les huit décennies qu’avaient compté sa vie. Il se trouvait drôlement chanceux d’avoir vécu tout ça, et se disait qu’il s’était vraiment marré, que la vie avait été un jeu formidable dont il avait profité. Il est mort le surlendemain. Bien sûr j’étais triste, mais il m’a donné ce jour de notre dernière rencontre, le goût de la saveur de la vie.
Nous passons notre temps à croiser des familiers ou de parfaits inconnus qui vont nous apporter un jour une parole ou qui vont témoigner d’un mode de vie qui va nous marquer, au point de pouvoir nous dire que sans eux, nous ne serions pas tout à fait qui nous sommes. Pour nous rendre compte tous les jours de l’enrichissement que prend notre vie au fur et à mesure de nos expériences du quotidien, prenons ce temps de la gratitude, ce merci aux êtres et aux choses qui nous ont surpris à penser autrement, et pour toujours différemment.

Un livre est sorti récemment sur ce sujet, qui visait à relever chaque jour ses 3 kiffs.

Illustration de Rery

Illustration de Rery 

Quel plaisir de se prêter au jeu et de se rendre compte que chaque jour, nous pouvons remercier les choses ou les êtres de s’être ainsi mises en place pour nous faire ressentir 3 kiffs dans la banalité de notre quotidien. Nul besoin donc de rencontres exceptionnelles ou d’expériences hallucinantes pour saisir des opportunités de gratitude. Nul besoin de mentor, de maitres à penser non plus, mais juste d’observation, de reconnaissance, et de mémoire car il s’il est aisé de se souvenir de moments originaux, il sera beaucoup plus difficile en revanche de nous souvenir que cette amie que vous voyez depuis 15 ans est à l’origine du fait que désormais vous pensez, à l’avoir vue agir ainsi, qu’il suffit d’oser pour réaliser.

Combien d’autres exemples de ces habitudes du quotidien, et parmi elles, de celle qui vous a permis d’oser croire que vous pouviez vous dépasser physiquement et qui vous a fait chausser vos premières baskets, de celui qui vous a un jour dit que la gentillesse était l’atout le plus désarmant face à l’agressivité, et d’autres qui tour à tour, vous ont fait découvrir des goûts, des sons, des protections, et vous ont fait partager des visions que sans eux, vous n’auriez jamais eues. Ces personnes sont des influences, d’autant plus difficiles à reconnaitre car une influence bien intégrée se fait oublier. Vous l’associez aux traits naturels de votre personnalité qui entre temps s’est affirmée, en revendiquant que votre caractère n’appartient qu’ à vous et à vous seuls. Cela est bien vrai, nous n’appartenons qu’à nous-même lorsque nous faisons le choix de ces héritages que nous portons désormais en nous, comme des drapeaux de la reconnaissance du lien primordial qui nous a forgé, à l’unisson de nos inspirations qui nous entourent.

Chronique du Moment présent

Les impératifs de réussite de notre vie professionnelle et de notre vie privée semblent être parfois opposés. Il faudrait être actif, voire proactif dans l’un, et sans activité dans l’autre, avec ce plaisir de dire « j’ai rien fait, je me suis reposé ».Au travail, l’image d’une suractivité est encore souvent valorisée, bien que nous nous en cachions. Pour ma part, les rares fois où je pars du bureau avant 19h, j’avoue espérer ne croiser personne dans les couloirs, de peur de passer pour une personne désoeuvrée et donc, dont la tâche n’aurait que peu d’importance. Je clame pourtant faire la distinction entre la tâche à réaliser et l’image que je renvoie, mais cela s’est ancré, un peu malgré moi. Le moment où je pars tôt, alors qu’il devrait me soulager, m’empèse ainsi plutôt de culpabilité. Je me projette alors dans ce que j’aurai à faire demain pour « rattraper » ce temps que je m’octroie, au lieu de profiter de ma relâche. Il en va de même dans le quotidien. Lorsque je suis en vacances à deux jours de leur fin, j’ai le besoin irrépressible de dire « oh non, plus que deux jours ». Même syndrome le dimanche soir : la plupart d’entre nous se prépare déjà à supporter le lundi, au lieu de vivre pleinement, neutralement, ces heures qui séparent d’une prochaine nuit.

Illustration Rery

Avoir la tête dans l’ici-et-maintenant

A force de faire le grand écart entre une vie hyperactive et une vie indolente, pourquoi ne pas les réconcilier dans une même temporalité apaisante qui leur manque parfois : celle du moment présent ?

Lorsque nous espérons amoindrir l’inconfort d’un lendemain redouté en l’anticipant, notamment le dimanche soir, ce que nous faisons à ce moment-là, est de nous préparer à vivre ce qui peut être vécu comme une épreuve pour nous. Peut-être nous trompons nous d’objectif à ce moment-là, car nous préparer au lendemain par exemple, n’empêchera pas demain d’arriver. En nous préparant au moment désagréable seul, à l’inverse du sportif qui prépare son corps dans un but bien défini, nous brassons juste ce point qui nous dérange et que nous ne pouvons changer : demain, ce sera lundi. Ressasser sa peur ou son regret nous enferme alors dans notre insatisfaction, qui nous écarte d’autant plus de notre capacité à vivre l’instant, ce seul moment où notre plaisir peut-être non pas imaginé, mais ressenti en émotions.

L’hyperactivité de nos vies professionnelles a des biais bien similaires au regard de ce contrôle que nous voulons avoir du lendemain, plutôt qu’à nous concentrer sur l’ici et maintenant. Je ne cesse de mettre en avant ma réactivité (je réagis très vite, réponds très vite à une sollicitation), ou ma proactivité (j’anticipe ce que nous pourrions pour avancer plus vite). Ce que j’oublie dans ces moments de « réaction-action », sont le temps de la prise de recul, de la réflexion, de ce temps qui va me permettre de me forger un avis, une idée, en omettant complètement de ressentir quoi que ce soit. La sollicitation à laquelle je réagis m’a-t-elle généré un stress, une excitation, un plaisir, une stimulation ? C’est allé trop vite, aussi vite qu’un « like » cliqué sur une photo facebook : c’est une réaction vide de sens, vide d’émotions et donc d’implication personnelle. Et c’est le quotidien que j’auto-entretiens !

En prenant une minute de recul sur ce sur quoi nous voulons réagir, aussi sûrement que de tourner sa langue 7 fois dans sa bouche pour ne pas risquer de dire des bêtises, nous nous reconnectons en réalité à nos émotions, à l’instant de la concordance entre le moment présent et notre réalité intime, non plus au titre d’une réaction contrôlante, mais de l’action et de la pensée juste de nos émotions apaisées car reconnues et incarnées.