Chronique de l’éternité par Altar

Première contribution aux Chroniques du sens, Altar nous régale de l’instant retrouvé dans l’éternité, et de l’éternité dans l’instant…

Où chercher l’éternité? Aux abords de la mort ou aux confins du monde? Sans doute avons-nous plus de chance de la trouver dans une certaine expérience du monde lavée de tout jugement, de toute projection mentale, de toute interprétation. Une expérience de la pureté qui nous serait donnée comme une grâce.

Au matin du 17 avril 1524, Jean de Verrazane, navigateur français penché à l’avant de sa caraque à trois mâts, est le premier Européen à voir le soleil se lever sur cette baie. En son sein, entourée de deux larges cours d’eau qui viennent s’unir avant de mourir dans l’Atlantique nord, s’avance une immense langue de verdure. Elle est recouverte de chênes et d’ormes centenaires. Des envolées d’ibis et de hérons font scintiller le ciel. Des castors glissent dans l’eau, sous le regard nonchalant des ours noirs. La nature sauvage s’étale à perte de vue, ponctuée cependant de quelques discrètes huttes, et d’une piste unique qui la traverse dans sa longueur, seuls indices d’une présence humaine.

Ces huttes sont celles des Lenape, cette piste est la future Broadway, et cette île majestueuse, c’est Manhattan. Qu’a ressenti Verrazane? Difficile à dire : les récits de voyage de l’époque sont avares de sentiments, ce sont des comptes-rendus de mission souvent froids et pragmatiques, destinés à prouver aux couronnes européennes que l’or n’est pas loin et le retour sur investissement assuré. Mais il nous est permis d’imaginer que le Lyonnais d’origine florentine a pu se sentir au seuil d’un sanctuaire immémorial dans lequel, nonobstant sa mission, il a pénétré avec un certain recueillement. Qu’il a pris conscience du caractère superflu, contingent de sa présence au bord d’un continent majestueux, un monde à part entière qui ne l’attendait pas. Avant d’entrer dans le Temps, au point de devenir un des symboles de la modernité, New-York était elle aussi dans cette forme d’éternité, depuis la nuit des temps.

Bien sûr, on objectera avec raison que cette façon de voir les choses est un brin fantasmée et condescendante, qu’elle rappelle l’approche d’un Rousseau sur le “bon sauvage”, en harmonie avec la Nature et vivant dans un âge d’or que l’arrivée des Occidentaux aurait annihilé en même temps qu’il faisait basculer ses autochtones dans l’Histoire avec son lots de souffrances. Or je ne cherche pas la trace de l’éternité dans l’ethnologie mais dans l’expérience individuelle. Quelle est-elle, d’ailleurs, cette expérience? Spinoza le dit : “nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels”. Nous pouvons saisir directement, sans la médiation d’un raisonnement, la nature du monde et de notre essence humaine qui sont éternels. Ce n’est pas là un fantasme d’immortalité, qui serait bien vite démenti par la réalité. Ce n’est pas un instant indéfiniment continué, celui du mythe du Juif Errant, maudit et condamné à ne jamais trouver la paix parce que le terme de son existence se dérobe sans cesse. C’est bien plutôt l’instant en lui-même dans sa perfection, hors du temps humain, sans passé ni futur, et qui pourtant s’offre à nous pour autant que nous sachions nous départir de notre fardeau d’angoisses et de regrets.

Il nous est sans doute loisible à tous d’en faire l’expérience.

Un samedi de septembre en Provence. La saison est parfaite. Juillet et août, eux, sont accablants, la chaleur écrase, la lumière est dure, implacable. C’est le temps des hibernations à l’envers. On trouve refuge dans les intérieurs clos où règnent l’ombre et la fraîcheur, que viennent à peine déranger, au sol, les zébrures des persiennes. Viennent septembre et octobre, et l’extérieur est enfin rendu aux Méridionaux. Les volets se rouvrent, les rues se repeuplent. La lumière qui frappait droit comme un marteau se fait plus oblique, caressante. Elle gagne en subtilité, rendant au paysage les infinies variations de couleur qui le font chatoyer. C’est Cézanne enfin ressuscité. Et dans cette délicatesse, dans cette pente douce qui mène imperceptiblement vers les premiers frissonnements de l’automne, dans ces quelques semaines où tout semble tenir en équilibre, je crois déceler quelque chose de l’éternité. Comme un instant qui se suffit à lui-même.

Chronique de l'éternité par Altar pour les Chroniques du sens

Chronique de l’éternité par Altar pour les Chroniques du sens

Il y a dans cet entre-deux des saisons, dans cette suspension, quelque chose de l’ordre de la grâce. Le vert cru des pinèdes, des a-plats de garrigues. L’ocre des falaises. L’eau bleue, virginale de la Méditerranée, cette eau gréco-romaine qui clapote aux marches des cimetières marins. Le firmament d’un azur obstiné. « La mer allée avec le Soleil », selon le mot de Rimbaud. Tout cela existe à travers mes yeux et pourtant se passe très bien de moi. La beauté du monde me renvoie à ma propre contingence. Rendu à cette modestie tranquille, le moi s’effiloche alors comme un nuage au vent, laissant enfin passer la lumière. L’éternité m’est offerte.

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Le mot du directeur de collection sur les Chroniques du sens

Un livre c’est en soi une histoire.

Henri Kaufman, directeur de collection des Editions Kawa raconte la naissance du livre des Chroniques du sens, un livre à se procurer sur Amazon ou le site de l’éditeur, ou dans toutes les librairies.

« Ces Chroniques du Sens sont le fruit d’une rencontre fortuite avec Nathie, lors du vernissage d’expo d’un ami commun, le Street artist Kouka ; c’est là que je l’ai croisée. De fil en aiguille, notre discussion s’arrêta sur son blog. La description qu’elle m’en fit attisa ma curiosité et le soir même je découvrais ses Chroniques du Sens ; j’y trouvais une sensibilité à fleur de peau mise au service de réflexions sur le sens de la vie, classées par mots, ou plutôt par états d’âme intériorisés qui ne demandaient qu’a prendre l’air pour être lus – et faire du bien – au plus grand nombre. Ces chroniques m’ont fait, et vous feront j’espère, l’effet d’une bruine rafraichissante en plein été torride. Quand j’ai proposé à Nathie d’éditer ses chroniques, elle a failli défaillir ; jamais elle n’aurait imaginé ou rêvé une telle proposition… Passé le premier émoi, elle eut l’idée de les accompagner des illustrations de son amie Rery, des illustrations qui sont le contre-point harmonieux des textes en leur faisant sobrement écho. Ces illustrations, nous les retrouverons peut-être bientôt en galerie. L’idée initiale était aussi que Nathie compose une musique d’accompagnement de la lecture (pour faire de ces chroniques du sens une lecture poly sensorielle) mais ce projet complexe à Nathie intérieurréaliser est différé pour le moment.

Je vous conseille de lire ces chroniques d’un trait, puis de les picorer en laissant le livre à portée de main sur votre table de chevet. Vous pourrez ainsi y puiser quelques conseils de vie au moment où vous en aurez besoin, quand il vous faudra revenir dans le bon sens, celui des cinq sens et de l’émotion généreuse. Le sens de la rencontre avec vous-même, le sens qui vous évitera les faux pas avec votre amoureux(e), votre patron, vos amis ou vos collègues. Merci Nathie et Rery.

Merci d’avoir entr’ouvert une porte éditoriale aux Ed. Kawa. Il y a vraiment des moments où le travail d’éditeur est sublime. »

Henri Kaufman

http://henrikaufman.typepad.com/eclectihklog/2014/07/les-chroniques-du-sens.html

Chronique de la Gratitude

J’ai eu la chance d’avoir un parrain formidable. C’était un vieil homme cabotin qui, quelques jours avant sa mort alors qu’il se sentait partir, m’a raconté tout ce qu’il avait vu arriver pendant les huit décennies qu’avaient compté sa vie. Il se trouvait drôlement chanceux d’avoir vécu tout ça, et se disait qu’il s’était vraiment marré, que la vie avait été un jeu formidable dont il avait profité. Il est mort le surlendemain. Bien sûr j’étais triste, mais il m’a donné ce jour de notre dernière rencontre, le goût de la saveur de la vie.
Nous passons notre temps à croiser des familiers ou de parfaits inconnus qui vont nous apporter un jour une parole ou qui vont témoigner d’un mode de vie qui va nous marquer, au point de pouvoir nous dire que sans eux, nous ne serions pas tout à fait qui nous sommes. Pour nous rendre compte tous les jours de l’enrichissement que prend notre vie au fur et à mesure de nos expériences du quotidien, prenons ce temps de la gratitude, ce merci aux êtres et aux choses qui nous ont surpris à penser autrement, et pour toujours différemment.

Un livre est sorti récemment sur ce sujet, qui visait à relever chaque jour ses 3 kiffs.

Illustration de Rery

Illustration de Rery 

Quel plaisir de se prêter au jeu et de se rendre compte que chaque jour, nous pouvons remercier les choses ou les êtres de s’être ainsi mises en place pour nous faire ressentir 3 kiffs dans la banalité de notre quotidien. Nul besoin donc de rencontres exceptionnelles ou d’expériences hallucinantes pour saisir des opportunités de gratitude. Nul besoin de mentor, de maitres à penser non plus, mais juste d’observation, de reconnaissance, et de mémoire car il s’il est aisé de se souvenir de moments originaux, il sera beaucoup plus difficile en revanche de nous souvenir que cette amie que vous voyez depuis 15 ans est à l’origine du fait que désormais vous pensez, à l’avoir vue agir ainsi, qu’il suffit d’oser pour réaliser.

Combien d’autres exemples de ces habitudes du quotidien, et parmi elles, de celle qui vous a permis d’oser croire que vous pouviez vous dépasser physiquement et qui vous a fait chausser vos premières baskets, de celui qui vous a un jour dit que la gentillesse était l’atout le plus désarmant face à l’agressivité, et d’autres qui tour à tour, vous ont fait découvrir des goûts, des sons, des protections, et vous ont fait partager des visions que sans eux, vous n’auriez jamais eues. Ces personnes sont des influences, d’autant plus difficiles à reconnaitre car une influence bien intégrée se fait oublier. Vous l’associez aux traits naturels de votre personnalité qui entre temps s’est affirmée, en revendiquant que votre caractère n’appartient qu’ à vous et à vous seuls. Cela est bien vrai, nous n’appartenons qu’à nous-même lorsque nous faisons le choix de ces héritages que nous portons désormais en nous, comme des drapeaux de la reconnaissance du lien primordial qui nous a forgé, à l’unisson de nos inspirations qui nous entourent.

Chronique du Moment présent

Les impératifs de réussite de notre vie professionnelle et de notre vie privée semblent être parfois opposés. Il faudrait être actif, voire proactif dans l’un, et sans activité dans l’autre, avec ce plaisir de dire « j’ai rien fait, je me suis reposé ».Au travail, l’image d’une suractivité est encore souvent valorisée, bien que nous nous en cachions. Pour ma part, les rares fois où je pars du bureau avant 19h, j’avoue espérer ne croiser personne dans les couloirs, de peur de passer pour une personne désoeuvrée et donc, dont la tâche n’aurait que peu d’importance. Je clame pourtant faire la distinction entre la tâche à réaliser et l’image que je renvoie, mais cela s’est ancré, un peu malgré moi. Le moment où je pars tôt, alors qu’il devrait me soulager, m’empèse ainsi plutôt de culpabilité. Je me projette alors dans ce que j’aurai à faire demain pour « rattraper » ce temps que je m’octroie, au lieu de profiter de ma relâche. Il en va de même dans le quotidien. Lorsque je suis en vacances à deux jours de leur fin, j’ai le besoin irrépressible de dire « oh non, plus que deux jours ». Même syndrome le dimanche soir : la plupart d’entre nous se prépare déjà à supporter le lundi, au lieu de vivre pleinement, neutralement, ces heures qui séparent d’une prochaine nuit.

Illustration Rery

Avoir la tête dans l’ici-et-maintenant

A force de faire le grand écart entre une vie hyperactive et une vie indolente, pourquoi ne pas les réconcilier dans une même temporalité apaisante qui leur manque parfois : celle du moment présent ?

Lorsque nous espérons amoindrir l’inconfort d’un lendemain redouté en l’anticipant, notamment le dimanche soir, ce que nous faisons à ce moment-là, est de nous préparer à vivre ce qui peut être vécu comme une épreuve pour nous. Peut-être nous trompons nous d’objectif à ce moment-là, car nous préparer au lendemain par exemple, n’empêchera pas demain d’arriver. En nous préparant au moment désagréable seul, à l’inverse du sportif qui prépare son corps dans un but bien défini, nous brassons juste ce point qui nous dérange et que nous ne pouvons changer : demain, ce sera lundi. Ressasser sa peur ou son regret nous enferme alors dans notre insatisfaction, qui nous écarte d’autant plus de notre capacité à vivre l’instant, ce seul moment où notre plaisir peut-être non pas imaginé, mais ressenti en émotions.

L’hyperactivité de nos vies professionnelles a des biais bien similaires au regard de ce contrôle que nous voulons avoir du lendemain, plutôt qu’à nous concentrer sur l’ici et maintenant. Je ne cesse de mettre en avant ma réactivité (je réagis très vite, réponds très vite à une sollicitation), ou ma proactivité (j’anticipe ce que nous pourrions pour avancer plus vite). Ce que j’oublie dans ces moments de « réaction-action », sont le temps de la prise de recul, de la réflexion, de ce temps qui va me permettre de me forger un avis, une idée, en omettant complètement de ressentir quoi que ce soit. La sollicitation à laquelle je réagis m’a-t-elle généré un stress, une excitation, un plaisir, une stimulation ? C’est allé trop vite, aussi vite qu’un « like » cliqué sur une photo facebook : c’est une réaction vide de sens, vide d’émotions et donc d’implication personnelle. Et c’est le quotidien que j’auto-entretiens !

En prenant une minute de recul sur ce sur quoi nous voulons réagir, aussi sûrement que de tourner sa langue 7 fois dans sa bouche pour ne pas risquer de dire des bêtises, nous nous reconnectons en réalité à nos émotions, à l’instant de la concordance entre le moment présent et notre réalité intime, non plus au titre d’une réaction contrôlante, mais de l’action et de la pensée juste de nos émotions apaisées car reconnues et incarnées.

Chronique du Déracinement

Un jour, en voyage en Thaïlande, je demandais : « vous avez du poulet aux noix de cajou ? », le serveur me répondait « oui oui, nous avons du poulet à la citronnelle ». Si je n’avais pas été à moitié thaïe, je me demande si j’aurais à ce point accepté ces réponses détournées. Ce qui semblait être une réponse à côté de la plaque à mon ami qui s’en agaçait, m’amusait plutôt. J’en étais fière même. Quelle ressource il avait cet homme qui n’avait pas ce que je lui demandais ! J’ai été élevée comme ça, je ne me rendais pas compte qu’on ne répondait pas à la question sous cette forme, ce que j’ai compris ce jour là. J’avoue que cette manière de contourner le sujet m’a posé de nombreux problèmes, notamment au boulot, jusqu’à ce que je comprenne que mes boss ne cherchaient pas forcément une solution ou une alternative lorsqu’ils me posaient une question, mais simplement une réponse, fut-elle « non ». Cela donnait des conversations de type :

– « tu as appelé l’agence ? »,
– « oui oui, j’ai trouvé une solution pour réparer le bug ».

Je faisais parfaitement le lien entre la question et la réponse, et en plus je les devançais. Eux… ne voyaient pas. Evidemment, selon les contextes, j’ai appris à m’efforcer à répondre à la question. Cela ne m’est pas naturel, mais j’essaie de tourner sept fois la langue dans ma bouche pour faire les réponses les plus courtes que je n’avais jamais faites jusque là, de type « non », « je ne sais pas », « je dois le vérifier ». Cela m’a été fort utile, notamment dans le gain de ma crédibilité, puisque je devais passer pour une affabulatrice là où je croyais culturellement être… polie et efficace ! Je n’avais pas ce qu’ils voulaient ? Qu’à cela ne tienne, j’avais une alternative avant même qu’ils aient vu un problème ! Dans ce décalage, j’ai pourtant développé la ressource de n’être que très rarement déçue ou prise de court.
Je crois que nous avons tous une manière d’être parfois des étrangers contextuels. Oui cela apporte parfois des décalages inconfortables, mais ils permettent aussi, en voyant les choses différemment, de voir des opportunités dans des incongruités. Non seulement cela réduit les occasions d’énervements intempestifs puisque les choses n’ont plus une seule manière d’advenir. En effet, en devenant touriste de son propre environnement (un déraciné, un étranger), au lieu de s’agacer de la manière de faire des autres, nous pouvons nous donner le loisir d’observer cette étrangeté du comportement de l’autre. Ah, on peut faire comme ça aussi ? Oh quelle idée ! Quel bonheur que ce constat « et après tout pourquoi pas ».

Deracinement
Pour retrouver cet état de disponibilité à la nouveauté, au différent, au « autrement », je préconise le déracinement. Qu’est-ce, si ce n’est une manière de prendre conscience de sa propre culture, pour en mesurer l’écart, en toutes circonstances, avec chaque personne ?

Il y a une part de risque à se déraciner : celui que ne prennent pas les arbres qui n’ont pas le choix de la terre qui le fera grandir. Nous autres bipèdes sommes libres de bouger, d’aller voir ailleurs, et de nous confronter à notre propre anormalité confrontée à celle des autres ! A Paris, cela commence par aller voir le 14me arrondissement quand je vis dans le 15ème, ou les financiers quand je suis une marketeuse. Nous serons bien aventuriers lorsque nous nous confronterons aux différences de langues, de pays, de frontières, de civilisations, mais chaque chose en son temps. Le déracinement existe à portée : à la moindre de nos différences et de nos anormalités.
Je ne suis pas en train de dire que chercher la nouveauté créative serait une fin en soi. Le hors norme, l’ailleurs ne sont pas des valeurs qu’il faudrait chercher à tout prix. Je constate simplement que dans nos anormalités, résident parfois nos plus grandes ressources, dont celle d’accueillir le nouveau, la vie, le mouvant, dans ce qu’elle a de fondamentalement, toujours différent. On voudrait souvent être normaux et originaux à la fois, ne pas se faire repérer, et être pourtant distinct. Peut-être parce que nous savons que nous sommes tous l’étranger d’un autre, celui qui voit les choses un peu différemment. Nous sommes en réalité tous issus d’immigration dans les repères contextuels et culturels les uns des autres, c’est peut-être là notre plus grand point commun.

Chronique du point de vue

Les salles d’embarquement dans les aéroports sont des lieux d’observation des différences incomparables ! Lors d’un voyage en Asie, l’attente qui devait être longue a été égayée derrière moi, par la présence d’une femme blonde, énormes seins, lèvres et nez refaits, décolleté exagérément plongeant, jambes longues et robe courte. A ma droite, une jeune femme à la peau brulée par le soleil, son mari lui enlevant les peaux mortes. Des femmes en voile intégral regardaient l’italien couché à même le sol, look grunge, qui lui-même regardait l’espagnole en face de lui, mini short ras la fouf, et qui, puisqu’elle levait les jambes pour se mettre à l’aise, laissait apparaitre une lèvre. Je ne parle pas ici de sa bouche. Pendant ce temps, une japonaise aux faux yeux (lentilles de contact gros diamètre) se prenait en photo avec son smartphone en prenant des poses de Hantai qui fait coucou. Il serait tentant de se dire qu’ils étaient tous fous dans cette galerie de portraits incroyable, mais en réalité, si l’ensemble était assez improbable, il était encore plus surprenant de constater que chacun manifestait de la surprise, du dégoût ou du mépris parfois, pour des personnes différentes. Ce qui choquait l’un laissait l’autre indifférent et vice et versa.

Illustration de Rery

Illustration de Rery

Autant il est facile de constater la différence, autant je ne me serais pas attendue à ce que les femmes en voile intégral désignent avec plus d’insistance l’homme à terre que l’espagnole à moitié nue. Pourquoi cela semblait les choquer davantage ? C’est justement là qu’est la part d’inconnu, car en reconnaissant que chacun vit ses expériences à partir de lui-même (difficile de faire autrement), il faut reconnaitre qu’on ne peut pas savoir ce qu’il pense, ce qu’il vit, car nous ne connaissons pas ses filtres qui lui permettent de construire sa réalité. Les femmes trouvaient elles honteux qu’une personne qui avait les moyens se vautre comme un clochard ? Le regardaient-elles parce que regarder une femme indécente n’était pas envisageable ? Ou que regarder une barbie refaite ne les surprenait plus de certains excès occidentaux ? Toutes ces questions ne sont qu’interprétations. Tout ce que je sais ce sont des éléments factuels : un menton qui se lève et qui désigne l’homme, c’est un regard en coin et des échanges entre elles en même temps. J’en ai déduis « de la surprise, du dégoût ou du mépris ». Mais en vérité, je n’en sais rien.

Facile de se dire que nous sommes tous différents et que nous avons tous droit de cité. Plus difficile de s’en souvenir lorsque nous sommes confrontés à la différence, parce que nous la rejetons à chaque fois que nous interprétons, c’est-à-dire tout le temps. Le rejet serait alors ce moment où pour avoir l’impression de comprendre une différence, nous la ramenons vers notre terrain connu en interprétant ces signes qui nous échappent. Ce moment où quand un anglais vous fait un signe de victoire en formant un V avec ses doigts et que vous lui souriez, alors que dans son langage, il vous dit « fuck », ou quand vous dites à un brésilien que tout est OK, en faisant, à la manière des plongeurs, un cercle avec votre pouce et votre index, mais que pour lui, cela veut dire … fuck aussi. Dans ces deux exemples, si la communication se plante, c’est parce que nous avons ignoré le fait que chaque signe a un référent différent pour chacun, et qu’à ne s’être pas posé la question, nous avons comblé notre ignorance par de l’interprétation issue de nos propres référents.

Il ne suffit pas de venir de lointaines contrées pour être différents, juste d’être singuliers, comme chacun. Il est certainement vain de se promettre que nous n’interpréterons plus jamais. Je me demande si cela est possible. J’ai fait le test récemment en posant la même question à 20 personnes différentes : une « conversation interminable » au téléphone pour toi c’est combien de temps ? La réponse variait de 10 minutes à 1 heure. Pour moi, 15 minutes. Si je ne me suis pas promis de ne pas interpréter les mots de l’autre, comme ici « interminable », je me suis dit que j’essaierais désormais d’interroger davantage l’autre sur les références de chacun de ses mots. « Ah, interminable c’est combien de temps pour toi ?, et « interminable c’est agréable ou désagréable » ? Parfois c’est long de poser des questions et je ne le fais pas, en me basant sur mon intuition, qui n’est rien d’autre qu’une autorisation à interpréter sans complexes ce que me dit l’autre, ou ce qu’il ne me dit pas.  Tout ce que je sais à ce moment-là est que je gagne le temps de ces questions que je ne pose pas. C’est ce temps qui manque parfois mais qui nous permet, en le prenant, d’interroger cette étrangeté d’un point de vue qui ne nous appartient pas, celle de l’étranger, cet autre que moi.

Chronique de l’écoute

Quand j’étais enfant, j’ai fait du piano classique. Pendant 12 ans, je me suis arraché les cheveux sur le solfège, les dictées, et l’exécution d’une technique parfaite. Aujourd’hui, j’aimerais pouvoir m’amuser, improviser, composer, accompagner, mais je m’en sens incapable. Je n’ai pas encore trouvé comment passer de ce sentiment d’incompétence à la réalisation victorieuse d’une interprétation libre, mais j’ai trouvé un chemin, à force d’avoir vu des personnes qui savaient le faire, et que je compte poursuivre et développer aussi bien dans ces aspirations créatives, que dans mon quotidien.

Se dégager de ces partitions toutes faites est en effet loin de ne se rapporter qu’à la musique. Combien de fois ai-je entendu : « j’ai envie de dessiner, mais je ne sais pas dessiner », « moi je ne cours pas parce que je n’ai pas de souffle », « c’est facile pour toi de rencontrer des gens, moi je n’ai pas ton aise ». Le point commun de ces exemples décousus ? Ils correspondent tous à ces moments où l’on s’est persuadé qu’il n’y avait qu’une manière de faire les choses. Ce serait « comme ça qu’on fait » ou pire, « comme ça que l’on doit être ».

Pour aller découvrir notre propre compétence, là où nous pensons bien souvent « être mauvais pour ça quand d’autres savent le faire naturellement», appuyons nous sur ce que nous avons tous naturellement justement : notre capacité à écouter.

Sans l’apologie de deux amis musiciens sur l’écoute, je n’aurais certainement pas pensé à ce mot. Je leur confiais mon incapacité à improviser en musique, en défendant qu’il s’agissait d’une incompétence, d’une structure de pensée que je n’avais pas, voire à des règles d’improvisation que je ne connaissais pas. Ils m’ont tous deux regardée avec autant d’incrédulité que l’ami musicien de Gainsbourg dans le film biopic « la Vie héroïque ». Dans cette scène du film ils font ensemble de la guitare. Serge (encore Lucien à cette époque) fait la basse à la guitare, et accompagne les mélodies d’impro du mec, qui lui dit « vas-y, à toi d’improviser ». Serge lui dit « ah non, moi je ne sais pas improviser, dis moi si tu veux du majeur ou du mineur ». Là, le mec le regarde avec hauteur, lui dis « lâche toi », et se casse avec mépris. Dans le film, comme autour de moi, ces personnes qui savent « se lâcher » ne s’étonnent pas d’une incapacité à improviser qui viendrait d’une méconnaissance des règles, du solfège, etc. Ils s’étonnent surtout de la méconnaissance que nous avons de nos propres ressources : notre capacité physique et naturelle à écouter, qui nous suffirait à combler nos manques.

A force de vouloir rajouter de la technique qui rassure, des connaissances qui comblent, nous oublions le lien primordial à l’autre par lequel nous pouvons co-créer, improviser, et donc savoir faire : l’écoute. Le savoir-faire ne serait alors rien d’autre qu’un savoir s’adapter. Tu me dis une phrase, je t’ai écouté, je fais une phrase qui s’harmonise à la tienne. Tu joues, j’essaie mes notes qui s’accorderont. Je me plante ? Je m’adapte, je corrige. Même chose avec le dessin. Ce n’est plus la perfection d’une ligne qui prime, ou la perfection technique de l’exécution musicale, mais l’adéquation des traits sur des portées communes. Ce n’est certainement que ça que savent faire ces personnes douées pour savoir quoi dire, à qui, à quel moment, et qu’on regarde avec admiration parce qu’elles semblent connaitre depuis toujours quelqu’un qu’elles viennent de rencontrer. Elles savent écouter ce qui est en train de se passer, et elles répondent à un son, un regard, un geste, en adéquation.

l'écoute, un souffle d'air, illustration by Rery

l’écoute, un souffle d’art au quotidien, illustration by Rery

On peut toujours apprendre des techniques pour combler ses manques, ses méconnaissances, ses incapacités. Mais que faisons-nous d’autre dans ces moments de doutes que de placer nos « trucs », nos phrases toutes faites, musicales ou verbales. C’est bien la justesse de la réponse qui vaut, non plus la réplique, car elle fait exister le lien à l’autre, cet élément indissociable qui s’écoute, primordial à toute co-création, véritable souffle d’art au quotidien.