Le mot du directeur de collection sur les Chroniques du sens

Un livre c’est en soi une histoire.

Henri Kaufman, directeur de collection des Editions Kawa raconte la naissance du livre des Chroniques du sens, un livre à se procurer sur Amazon ou le site de l’éditeur, ou dans toutes les librairies.

« Ces Chroniques du Sens sont le fruit d’une rencontre fortuite avec Nathie, lors du vernissage d’expo d’un ami commun, le Street artist Kouka ; c’est là que je l’ai croisée. De fil en aiguille, notre discussion s’arrêta sur son blog. La description qu’elle m’en fit attisa ma curiosité et le soir même je découvrais ses Chroniques du Sens ; j’y trouvais une sensibilité à fleur de peau mise au service de réflexions sur le sens de la vie, classées par mots, ou plutôt par états d’âme intériorisés qui ne demandaient qu’a prendre l’air pour être lus – et faire du bien – au plus grand nombre. Ces chroniques m’ont fait, et vous feront j’espère, l’effet d’une bruine rafraichissante en plein été torride. Quand j’ai proposé à Nathie d’éditer ses chroniques, elle a failli défaillir ; jamais elle n’aurait imaginé ou rêvé une telle proposition… Passé le premier émoi, elle eut l’idée de les accompagner des illustrations de son amie Rery, des illustrations qui sont le contre-point harmonieux des textes en leur faisant sobrement écho. Ces illustrations, nous les retrouverons peut-être bientôt en galerie. L’idée initiale était aussi que Nathie compose une musique d’accompagnement de la lecture (pour faire de ces chroniques du sens une lecture poly sensorielle) mais ce projet complexe à Nathie intérieurréaliser est différé pour le moment.

Je vous conseille de lire ces chroniques d’un trait, puis de les picorer en laissant le livre à portée de main sur votre table de chevet. Vous pourrez ainsi y puiser quelques conseils de vie au moment où vous en aurez besoin, quand il vous faudra revenir dans le bon sens, celui des cinq sens et de l’émotion généreuse. Le sens de la rencontre avec vous-même, le sens qui vous évitera les faux pas avec votre amoureux(e), votre patron, vos amis ou vos collègues. Merci Nathie et Rery.

Merci d’avoir entr’ouvert une porte éditoriale aux Ed. Kawa. Il y a vraiment des moments où le travail d’éditeur est sublime. »

Henri Kaufman

http://henrikaufman.typepad.com/eclectihklog/2014/07/les-chroniques-du-sens.html

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Chronique de la Gratitude

J’ai eu la chance d’avoir un parrain formidable. C’était un vieil homme cabotin qui, quelques jours avant sa mort alors qu’il se sentait partir, m’a raconté tout ce qu’il avait vu arriver pendant les huit décennies qu’avaient compté sa vie. Il se trouvait drôlement chanceux d’avoir vécu tout ça, et se disait qu’il s’était vraiment marré, que la vie avait été un jeu formidable dont il avait profité. Il est mort le surlendemain. Bien sûr j’étais triste, mais il m’a donné ce jour de notre dernière rencontre, le goût de la saveur de la vie.
Nous passons notre temps à croiser des familiers ou de parfaits inconnus qui vont nous apporter un jour une parole ou qui vont témoigner d’un mode de vie qui va nous marquer, au point de pouvoir nous dire que sans eux, nous ne serions pas tout à fait qui nous sommes. Pour nous rendre compte tous les jours de l’enrichissement que prend notre vie au fur et à mesure de nos expériences du quotidien, prenons ce temps de la gratitude, ce merci aux êtres et aux choses qui nous ont surpris à penser autrement, et pour toujours différemment.

Un livre est sorti récemment sur ce sujet, qui visait à relever chaque jour ses 3 kiffs.

Illustration de Rery

Illustration de Rery 

Quel plaisir de se prêter au jeu et de se rendre compte que chaque jour, nous pouvons remercier les choses ou les êtres de s’être ainsi mises en place pour nous faire ressentir 3 kiffs dans la banalité de notre quotidien. Nul besoin donc de rencontres exceptionnelles ou d’expériences hallucinantes pour saisir des opportunités de gratitude. Nul besoin de mentor, de maitres à penser non plus, mais juste d’observation, de reconnaissance, et de mémoire car il s’il est aisé de se souvenir de moments originaux, il sera beaucoup plus difficile en revanche de nous souvenir que cette amie que vous voyez depuis 15 ans est à l’origine du fait que désormais vous pensez, à l’avoir vue agir ainsi, qu’il suffit d’oser pour réaliser.

Combien d’autres exemples de ces habitudes du quotidien, et parmi elles, de celle qui vous a permis d’oser croire que vous pouviez vous dépasser physiquement et qui vous a fait chausser vos premières baskets, de celui qui vous a un jour dit que la gentillesse était l’atout le plus désarmant face à l’agressivité, et d’autres qui tour à tour, vous ont fait découvrir des goûts, des sons, des protections, et vous ont fait partager des visions que sans eux, vous n’auriez jamais eues. Ces personnes sont des influences, d’autant plus difficiles à reconnaitre car une influence bien intégrée se fait oublier. Vous l’associez aux traits naturels de votre personnalité qui entre temps s’est affirmée, en revendiquant que votre caractère n’appartient qu’ à vous et à vous seuls. Cela est bien vrai, nous n’appartenons qu’à nous-même lorsque nous faisons le choix de ces héritages que nous portons désormais en nous, comme des drapeaux de la reconnaissance du lien primordial qui nous a forgé, à l’unisson de nos inspirations qui nous entourent.

Chronique du Moment présent

Les impératifs de réussite de notre vie professionnelle et de notre vie privée semblent être parfois opposés. Il faudrait être actif, voire proactif dans l’un, et sans activité dans l’autre, avec ce plaisir de dire « j’ai rien fait, je me suis reposé ».Au travail, l’image d’une suractivité est encore souvent valorisée, bien que nous nous en cachions. Pour ma part, les rares fois où je pars du bureau avant 19h, j’avoue espérer ne croiser personne dans les couloirs, de peur de passer pour une personne désoeuvrée et donc, dont la tâche n’aurait que peu d’importance. Je clame pourtant faire la distinction entre la tâche à réaliser et l’image que je renvoie, mais cela s’est ancré, un peu malgré moi. Le moment où je pars tôt, alors qu’il devrait me soulager, m’empèse ainsi plutôt de culpabilité. Je me projette alors dans ce que j’aurai à faire demain pour « rattraper » ce temps que je m’octroie, au lieu de profiter de ma relâche. Il en va de même dans le quotidien. Lorsque je suis en vacances à deux jours de leur fin, j’ai le besoin irrépressible de dire « oh non, plus que deux jours ». Même syndrome le dimanche soir : la plupart d’entre nous se prépare déjà à supporter le lundi, au lieu de vivre pleinement, neutralement, ces heures qui séparent d’une prochaine nuit.

Illustration Rery

Avoir la tête dans l’ici-et-maintenant

A force de faire le grand écart entre une vie hyperactive et une vie indolente, pourquoi ne pas les réconcilier dans une même temporalité apaisante qui leur manque parfois : celle du moment présent ?

Lorsque nous espérons amoindrir l’inconfort d’un lendemain redouté en l’anticipant, notamment le dimanche soir, ce que nous faisons à ce moment-là, est de nous préparer à vivre ce qui peut être vécu comme une épreuve pour nous. Peut-être nous trompons nous d’objectif à ce moment-là, car nous préparer au lendemain par exemple, n’empêchera pas demain d’arriver. En nous préparant au moment désagréable seul, à l’inverse du sportif qui prépare son corps dans un but bien défini, nous brassons juste ce point qui nous dérange et que nous ne pouvons changer : demain, ce sera lundi. Ressasser sa peur ou son regret nous enferme alors dans notre insatisfaction, qui nous écarte d’autant plus de notre capacité à vivre l’instant, ce seul moment où notre plaisir peut-être non pas imaginé, mais ressenti en émotions.

L’hyperactivité de nos vies professionnelles a des biais bien similaires au regard de ce contrôle que nous voulons avoir du lendemain, plutôt qu’à nous concentrer sur l’ici et maintenant. Je ne cesse de mettre en avant ma réactivité (je réagis très vite, réponds très vite à une sollicitation), ou ma proactivité (j’anticipe ce que nous pourrions pour avancer plus vite). Ce que j’oublie dans ces moments de « réaction-action », sont le temps de la prise de recul, de la réflexion, de ce temps qui va me permettre de me forger un avis, une idée, en omettant complètement de ressentir quoi que ce soit. La sollicitation à laquelle je réagis m’a-t-elle généré un stress, une excitation, un plaisir, une stimulation ? C’est allé trop vite, aussi vite qu’un « like » cliqué sur une photo facebook : c’est une réaction vide de sens, vide d’émotions et donc d’implication personnelle. Et c’est le quotidien que j’auto-entretiens !

En prenant une minute de recul sur ce sur quoi nous voulons réagir, aussi sûrement que de tourner sa langue 7 fois dans sa bouche pour ne pas risquer de dire des bêtises, nous nous reconnectons en réalité à nos émotions, à l’instant de la concordance entre le moment présent et notre réalité intime, non plus au titre d’une réaction contrôlante, mais de l’action et de la pensée juste de nos émotions apaisées car reconnues et incarnées.

Chronique du Déracinement

Un jour, en voyage en Thaïlande, je demandais : « vous avez du poulet aux noix de cajou ? », le serveur me répondait « oui oui, nous avons du poulet à la citronnelle ». Si je n’avais pas été à moitié thaïe, je me demande si j’aurais à ce point accepté ces réponses détournées. Ce qui semblait être une réponse à côté de la plaque à mon ami qui s’en agaçait, m’amusait plutôt. J’en étais fière même. Quelle ressource il avait cet homme qui n’avait pas ce que je lui demandais ! J’ai été élevée comme ça, je ne me rendais pas compte qu’on ne répondait pas à la question sous cette forme, ce que j’ai compris ce jour là. J’avoue que cette manière de contourner le sujet m’a posé de nombreux problèmes, notamment au boulot, jusqu’à ce que je comprenne que mes boss ne cherchaient pas forcément une solution ou une alternative lorsqu’ils me posaient une question, mais simplement une réponse, fut-elle « non ». Cela donnait des conversations de type :

– « tu as appelé l’agence ? »,
– « oui oui, j’ai trouvé une solution pour réparer le bug ».

Je faisais parfaitement le lien entre la question et la réponse, et en plus je les devançais. Eux… ne voyaient pas. Evidemment, selon les contextes, j’ai appris à m’efforcer à répondre à la question. Cela ne m’est pas naturel, mais j’essaie de tourner sept fois la langue dans ma bouche pour faire les réponses les plus courtes que je n’avais jamais faites jusque là, de type « non », « je ne sais pas », « je dois le vérifier ». Cela m’a été fort utile, notamment dans le gain de ma crédibilité, puisque je devais passer pour une affabulatrice là où je croyais culturellement être… polie et efficace ! Je n’avais pas ce qu’ils voulaient ? Qu’à cela ne tienne, j’avais une alternative avant même qu’ils aient vu un problème ! Dans ce décalage, j’ai pourtant développé la ressource de n’être que très rarement déçue ou prise de court.
Je crois que nous avons tous une manière d’être parfois des étrangers contextuels. Oui cela apporte parfois des décalages inconfortables, mais ils permettent aussi, en voyant les choses différemment, de voir des opportunités dans des incongruités. Non seulement cela réduit les occasions d’énervements intempestifs puisque les choses n’ont plus une seule manière d’advenir. En effet, en devenant touriste de son propre environnement (un déraciné, un étranger), au lieu de s’agacer de la manière de faire des autres, nous pouvons nous donner le loisir d’observer cette étrangeté du comportement de l’autre. Ah, on peut faire comme ça aussi ? Oh quelle idée ! Quel bonheur que ce constat « et après tout pourquoi pas ».

Deracinement
Pour retrouver cet état de disponibilité à la nouveauté, au différent, au « autrement », je préconise le déracinement. Qu’est-ce, si ce n’est une manière de prendre conscience de sa propre culture, pour en mesurer l’écart, en toutes circonstances, avec chaque personne ?

Il y a une part de risque à se déraciner : celui que ne prennent pas les arbres qui n’ont pas le choix de la terre qui le fera grandir. Nous autres bipèdes sommes libres de bouger, d’aller voir ailleurs, et de nous confronter à notre propre anormalité confrontée à celle des autres ! A Paris, cela commence par aller voir le 14me arrondissement quand je vis dans le 15ème, ou les financiers quand je suis une marketeuse. Nous serons bien aventuriers lorsque nous nous confronterons aux différences de langues, de pays, de frontières, de civilisations, mais chaque chose en son temps. Le déracinement existe à portée : à la moindre de nos différences et de nos anormalités.
Je ne suis pas en train de dire que chercher la nouveauté créative serait une fin en soi. Le hors norme, l’ailleurs ne sont pas des valeurs qu’il faudrait chercher à tout prix. Je constate simplement que dans nos anormalités, résident parfois nos plus grandes ressources, dont celle d’accueillir le nouveau, la vie, le mouvant, dans ce qu’elle a de fondamentalement, toujours différent. On voudrait souvent être normaux et originaux à la fois, ne pas se faire repérer, et être pourtant distinct. Peut-être parce que nous savons que nous sommes tous l’étranger d’un autre, celui qui voit les choses un peu différemment. Nous sommes en réalité tous issus d’immigration dans les repères contextuels et culturels les uns des autres, c’est peut-être là notre plus grand point commun.

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Chronique de l’Implication

S'impliquer les pieds sur terre, mais pourquoi pas, tout en rêvant

Illustration de Rery
http://rery.tumblr.com/

Vous voyez cette personne dans les dîners dont toute l’attitude trahit l’ennui ? Elle a beau répondre à vos questions, vous en poser même, vous sentez qu’elle aimerait être ailleurs. Physiquement, cette personne est là, mais elle est détachée. C’est une attitude dissonante, que nous vivons tous, selon les moments, à faire semblant d’être là.

Le corps et la tête semblent parfois se contredire, comme si le corps vivait sa propre autonomie, posé là, mécanique. Limiter ces moments de dissociation passe par l’implication.

Notre vie quotidienne nous fait prendre autant de mauvaises habitudes de dissociation, qu’elle nous donne de ressources. Lorsque je m’apprête tous les matins à aller travailler, j’utilise mon corps pour qu’il serve mon efficacité. Chaque geste est anticipé, chaque action n’a pour but que la fluidité du geste suivant. L’eau du thé bout pendant ma douche, mes cheveux sèchent pendant que j’avale une tartine, je me maquille, une main sur mes mails professionnels que je commence à trier, je vais prendre le métro de la musique sur les oreilles, après avoir attrapé le journal gratuit distribué sur ma ligne.

Ce que je fais dans cet exercice quotidien est un saut dans le temps et l’espace : chaque geste porte déjà l’embryon du geste suivant. Il ne se suffit pas à lui-même, mais organise mon maintenant et mon futur proche. C’est un geste rationalisé. C’est une force, mais, ainsi démultiplié, il porte aussi ma faiblesse car moins les gestes sont conscients, plus le temps semble passer vite. Etre dans chacun de ses gestes est alors salvateur pour que nos successions d’instants soient vécus un par un, comme des moments précieux, suffisants.

Il ne s’agit plus de gérer des suites d’événements, pour passer plus rapidement de l’un à l’autre, comme si la vie attendait de se révéler dans les instants de plaisirs qui succèdent aux contraintes : rentrer chez soi le soir après une journée de travail harassante, avoir pris le métro, avoir marché la distance qui sépare la bouche du métro de sa porte d’entrée, vider le lave-vaisselle avant d’envisager le moindre menu.

Au contraire, chaque instant, vécu avec implication donne de la valeur, pour soi, aux instants de notre quotidien. Il ne s’agit pas de tomber en extase quand je vide la poubelle, mais de mesurer ce que je fais au moment où je le fais, pour l’acte et le geste fini, en lui-même. Je cesse alors d’observer avec distance mon propre ennui car je me fais le cadeau d’être présente à moi-même, et aux autres, attentive. Comme un artiste, qui prend son crayon pour réaliser une esquisse et non pas un brouillon, je prends plaisir à être là pour vivre chaque instant, commencer et finir mon geste qui vaut par lui-même. Mes heures ne sont pas des brouillons, et même dans les dîners les plus interminables, je dessine une esquisse de ma vie.