Chronique de la Gratitude

J’ai eu la chance d’avoir un parrain formidable. C’était un vieil homme cabotin qui, quelques jours avant sa mort alors qu’il se sentait partir, m’a raconté tout ce qu’il avait vu arriver pendant les huit décennies qu’avaient compté sa vie. Il se trouvait drôlement chanceux d’avoir vécu tout ça, et se disait qu’il s’était vraiment marré, que la vie avait été un jeu formidable dont il avait profité. Il est mort le surlendemain. Bien sûr j’étais triste, mais il m’a donné ce jour de notre dernière rencontre, le goût de la saveur de la vie.
Nous passons notre temps à croiser des familiers ou de parfaits inconnus qui vont nous apporter un jour une parole ou qui vont témoigner d’un mode de vie qui va nous marquer, au point de pouvoir nous dire que sans eux, nous ne serions pas tout à fait qui nous sommes. Pour nous rendre compte tous les jours de l’enrichissement que prend notre vie au fur et à mesure de nos expériences du quotidien, prenons ce temps de la gratitude, ce merci aux êtres et aux choses qui nous ont surpris à penser autrement, et pour toujours différemment.

Un livre est sorti récemment sur ce sujet, qui visait à relever chaque jour ses 3 kiffs.

Illustration de Rery

Illustration de Rery 

Quel plaisir de se prêter au jeu et de se rendre compte que chaque jour, nous pouvons remercier les choses ou les êtres de s’être ainsi mises en place pour nous faire ressentir 3 kiffs dans la banalité de notre quotidien. Nul besoin donc de rencontres exceptionnelles ou d’expériences hallucinantes pour saisir des opportunités de gratitude. Nul besoin de mentor, de maitres à penser non plus, mais juste d’observation, de reconnaissance, et de mémoire car il s’il est aisé de se souvenir de moments originaux, il sera beaucoup plus difficile en revanche de nous souvenir que cette amie que vous voyez depuis 15 ans est à l’origine du fait que désormais vous pensez, à l’avoir vue agir ainsi, qu’il suffit d’oser pour réaliser.

Combien d’autres exemples de ces habitudes du quotidien, et parmi elles, de celle qui vous a permis d’oser croire que vous pouviez vous dépasser physiquement et qui vous a fait chausser vos premières baskets, de celui qui vous a un jour dit que la gentillesse était l’atout le plus désarmant face à l’agressivité, et d’autres qui tour à tour, vous ont fait découvrir des goûts, des sons, des protections, et vous ont fait partager des visions que sans eux, vous n’auriez jamais eues. Ces personnes sont des influences, d’autant plus difficiles à reconnaitre car une influence bien intégrée se fait oublier. Vous l’associez aux traits naturels de votre personnalité qui entre temps s’est affirmée, en revendiquant que votre caractère n’appartient qu’ à vous et à vous seuls. Cela est bien vrai, nous n’appartenons qu’à nous-même lorsque nous faisons le choix de ces héritages que nous portons désormais en nous, comme des drapeaux de la reconnaissance du lien primordial qui nous a forgé, à l’unisson de nos inspirations qui nous entourent.

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Chronique du souvenir

Focus

« Si l’instant est douloureux, convoque tes souvenirs heureux ». Cette phrase de Camus ne nous engage pas seulement à équilibrer le négatif par du positif, comme s’il suffisait d’ajouter du sucre pour annuler une amertume. Il met en parallèle le présent avec un passé qui nous permet de vivre une expérience. L’invocation du passé, loin d’être nostalgique, devient alors une véritable ressource, par le souvenir, de notre bien-être au présent.

Lorsque vous partez en vacances dans un lieu que des amis connaissent déjà, vous trouverez difficilement celui qui taira le fait d’avoir déjà des premiers repères dans ce lieu que vous découvrez. Au-delà de la seule envie de montrer aux autres « qu’ils savent », ce qu’ils ont effectivement en plus, c’est un premier souvenir qu’ils vont pouvoir confronter au présent. Vous n’en êtes qu’à établir une topographie du lieu, eux l’enrichissent. Vous vous faites un souvenir ; eux, grâce à leurs premières références, vivent l’expérience autrement, en un véritable dialogue intérieur qui mêle le passé au présent. Tout se passe comme si on ne pouvait être dans « l’être » plutôt que dans « le faire » qu’une fois son socle de référence établi, par le souvenir (d’une expérience, de sentiments, de lectures, d’images…). Vous prêterez attention la prochaine fois que vous entendrez le récit de voyage de votre collègue qui vous dira « avoir fait le Brésil ». Peut-être veut-il dire qu’il s’est fait des souvenirs à défaut d’avoir pu voir et comprendre intégralement le pays en 2 semaines. S’il y retourne, peut-être aura-t-il l’occasion de vivre le Brésil !

C’est pour cette raison que la madeleine de Proust est un plaisir si vif. Le narrateur ne découvre pas l’expérience. Elle enrichit un souvenir, faisant vivre conjointement le passé dans le présent. La nostalgie n’est plus possible, le passé existe au milieu de l’instant, se ressent, et se déguste. Ce n’est plus seulement alors un état du passé que vous invoquez dans le souvenir, mais une ressource qui vous permettra d’aller plus loin dans votre ressenti du présent, un état d’être dans votre monde d’expériences.